mercredi 21 mars 2018

Les grands mathématiciens

SOURCE :
http://www.lemonde.fr/mathematiques/article/2018/03/21/j-aime-bien-les-maths-quand-elles-sont-partagees_5274071_1650729.html



Etienne Ghys : « J’aime bien les maths quand elles sont partagées »

Le mathématicien parraine la nouvelle collection du « Monde », « Génies des mathématiques », pour diffuser sa discipline au plus grand nombre.

LE MONDE | 21.03.2018 à 09h56 • Mis à jour le 21.03.2018 à 15h15 | Propos recueillis par David Larousserie


Etienne Ghys est directeur de recherche à l’Ecole normale supérieure de Lyon et rédacteur régulier de la rubrique « Carte blanche » dans le supplément « Science & médecine » du Monde. Ce spécialiste de l’étude des systèmes dynamiques est aussi très engagé dans la diffusion de sa discipline auprès du grand public. Il a nourri de dizaines d’articles de vul­garisation le site Images des maths (Images.math.cnrs.fr) et a notamment co­réalisé deux films très pédagogiques, Dimensions, une promenade mathéma­tique en 2008 (Dimensions-math.org) et Chaos, une aventure mathématique en 2013 (Chaos-math.org). Académicien depuis 2004 et membre du récent Conseil scientifique de l’éducation nationale, il a accepté d’être le parrain de la collection « Génies des mathématiques ».






Vous-même avez été poussé vers cette discipline par un livre, non ?

En partie oui. J’avais 14 ans, lorsque dans la bibliothèque municipale de ­Roubaix j’ai emprunté le livre Les Grands Mathématiciens (Payot, 1950), d’Eric Temple Bell. C’est un ouvrage de portraits de matheux en 30 chapitres environ. J’ai adoré cela car c’était plein d’anecdotes qui me fascinaient, même si j’ai compris bien plus tard que ce livre contenait des ­erreurs historiques, ou tout au moins une présentation un peu romancée de l’histoire des mathématiques.

Par exemple, Euler y était décrit comme un touche-à-tout, ce qui est correct, mais le chapitre se termine par « le 7 septembre 1783, (…) il cessa de calculer et de vivre », ce qui me laissait l’impression qu’il était une espèce de machine à calculer sans aucun sentiment. Or ce n’est pas conforme à la réalité car Euler n’était pas si froid et calculateur. Il était même très humain, comme en témoigne sa correspondance avec une princesse d’Allemagne où il est question de maths mais aussi de musique, de philosophie…

Quel est votre rapport aux grands « anciens » ?

Je suis toujours plongé dans leurs « vieux machins » en fait. C’est comme cela que j’apprends. Je ne suis évidemment pas le seul. En 2007, pour fêter le centenaire d’un théorème, nous nous sommes réunis à une quinzaine dans un gîte rural de Sologne. Nous avons lu beaucoup d’articles qui précédaient ce théorème et nous avons parcouru le chemin qui y conduisait, tout au long du XIXe siècle. C’était très studieux, on a travaillé comme des fous, en ne mangeant que des pâtes. Et à la fin, on s’est dit que ce travail, cette fête, ne devait pas rester entre nous. Alors on a décidé d’en faire un livre collectif, sorti trois ans plus tard, sous pseudonyme, en français, puis traduit en anglais, et où chacun a écrit et relu tous les chapitres (Uniformisation des surfaces de Riemann, retour sur un théorème centenaire, par Henri Paul de Saint-Gervais, ENS Editions, 2010).

Notre mélange de vision mathématique et historique a été modérément apprécié par les historiens. En écrivant pourquoi telle erreur avait été commise et en la corrigeant avec nos méthodes anachroniques du XXe ou XXIe siècle, nous commettions pour eux une sorte de péché mortel. Nous ne cherchions pas la réalité historique mais la compréhension d’un morceau de mathématiques d’aujourd’hui à travers son passé.

En biologie, à quoi bon apprendre des théories erronées anciennes ? Mais en maths, les erreurs sont utiles.

A quoi cela vous a-t-il servi ?

Cette histoire continue de me nourrir aujourd’hui. On dit en général que les mathématiciens ont une vision cumulative de l’histoire : un théorème vrai un jour reste vrai toujours. Le théorème démontré par Archimède restera évidemment toujours vrai, alors que beaucoup de théories d’Aristote sur la physique ou sur la biologie n’ont plus cours depuis longtemps. Mais la réalité est plus subtile.

Il existe des théorèmes qui ne sont plus intéressants ou d’autres qui changent de statut. Le théorème de Pythagore par exemple. Il est bien connu que le carré de l’hypoténuse est égal à la somme des carrés des deux autres côtés. C’est le fondement de la géométrie euclidienne. Maintenant cela s’applique à des espaces de grandes dimensions et même en physique quantique, où l’on travaille dans des espaces qu’on appelle « de Hilbert » qui sont en quelque sorte définis à partir du théorème de Pythagore. On peut presque dire que le théorème est devenu une ­définition. Il a acquis un nouveau visage.

Autre exemple de ce principe cumulatif à relativiser. En maths on apprécie énormément que des branches différentes se mettent à interagir. Descartes, en introduisant les coordonnées du plan, fait un lien entre l’algèbre et la géométrie et donne naissance à la géométrie ­algébrique. Les maths sont un arbre un peu étrange dans lequel on constate à la fois l’apparition de nouvelles branches et la fusion de branches différentes.

Avez-vous un héros particulier ?

Ceux qui me connaissent savent que c’est Henri Poincaré. Ses textes me parlent car j’y retrouve la même langue, les mêmes notations que j’utilise au quotidien. D’autres maths, comme celles du XVIIe siècle, me sont moins familières.

Mais des textes plus anciens ont aussi mes faveurs. Je voudrais citer ainsi Archimède, qui a laissé des textes ­toujours limpides aujourd’hui. Il a par exemple écrit L’Arénaire, que j’adore, véritable propagande pour la défense des sciences permettant d’expliquer pourquoi les chercheurs ont besoin de moyens. Il y convainc ainsi un roi que des questions apparemment futiles et inutiles, comme celle de compter le nombre de grains de sable qui seraient nécessaires pour remplir l’Univers, peuvent avoir des répercussions inattendues. Un très beau texte.

Les historiens contemporains ont ­entamé un mouvement pour ne plus écrire l’histoire seulement comme celle des grands hommes, mais en s’intéressant aussi à des populations plus obscures et modestes. Est-ce pareil en maths ?

Je n’ai aucun doute sur le rôle important des grands mathématiciens, comme Newton, Gauss, Riemann, Poincaré… que l’on retrouve évidemment dans cette collection, mais ils n’auraient pas existé sans un terreau dont ils sont issus. Beaucoup de mathématiciens inconnus ont joué de grands rôles dans leur histoire. Ils étaient ingénieurs, professeurs du secondaire, mécaniciens… On peut citer un mathématicien, Augustin Mouchot, pionnier de l’énergie solaire au XIXe siècle, qui pour la domestiquer a passé sa vie à dessiner de grands miroirs paraboliques et a résolu d’intéressantes questions de géométrie. Ce serait dommage d’oublier ces « inconnus ».

Vous regrettez l’absence d’autres ­personnes dans cette historiographie ?

Oui, les femmes ! Et pas seulement dans l’histoire, mais aujourd’hui. Certes, d’autres sciences manquent de femmes, et ce n’est pas spécifique aux maths, mais pour notre discipline c’est de pire en pire. Leur proportion au CNRS, en maths, baisse depuis trente ans. Cette année, il n’y a pas de normalienne en maths à Paris, et il n’y en a que deux ou trois à l’ENS Lyon. Je n’ai pas d’explications mais c’est préoccupant.

La France aura-t-elle encore des médailles Fields au congrès international de mathématiques de Rio en août ?

Je ne me prononcerai pas. On a quelques idées pour expliquer le succès de l’école mathématique française. Il faut d’abord le chercher dans l’histoire de France. Napoléon a mis les maths au cœur d’un système éducatif d’élite, autour de Polytechnique, de l’ENS et des grandes écoles. Pendant longtemps (et encore actuellement, à un degré moindre), les maths étaient un passage obligatoire pour les « bons élèves », qui se retrouvent dans les classes préparatoires d’élite (une spécificité française) puis dans quelques écoles prestigieuses. C’est une raison du succès de la recherche mathématique en France.

Autre raison : si je ne me trompe pas, tous les Médailles Fields français sont passés par le CNRS à un moment ou un autre de leur carrière, souvent au début, ce qui leur a permis de travailler dans d’excellentes conditions. Or, le CNRS est une autre spécificité française.

Il faut noter enfin l’inertie de cet « indicateur de qualité » que seraient les médailles Fields. Les lauréats ont moins de 40 ans et ont donc fait leur thèse quinze ans plus tôt et passé leur bac il y a plus de vingt ans. En exagérant un peu, une abondance de médailles françaises signifie que le système marchait bien… il y a quinze ans !

Ce système marche-t-il moins bien aujourd’hui ?

Bien sûr, les résultats de nos collégiens dans les diverses évaluations ne sont pas bons, mais je voudrais relativiser un peu ces constats. On voit par exemple que la Finlande, dont les élèves sont les meilleurs en science, est aussi la dernière pour ce qui est de l’intérêt pour cette discipline. Il n’y a pas qu’une seule manière de mesurer les choses. Et de toute façon, il n’y a aucune raison d’enseigner les maths de la même manière partout. Le contenu des enseignements dépend de la culture locale. Les maths, ce n’est pas aussi universel qu’on peut le penser : on peut choisir le morceau du gâteau qu’on veut manger.

D’ailleurs il y a aussi plusieurs façons de faire des maths. Les Russes sont très forts en géométrie, les Français ont été, eux, marqués par Bourbaki et ses traités sur les mathématiques favorisant plutôt l’abstraction. Au Brésil, que je connais bien pour y avoir travaillé et gardé des contacts, ils ont développé un langage commun qui leur fabrique un terrain de jeu différent du nôtre.

Alors, tout va bien ?

Je suis préoccupé par un problème sociologique majeur : les Ecoles normales supérieures n’ont plus comme naguère le rôle d’ascenseur social. Auparavant, les mathématiciens de l’ENS venaient de milieux plus divers. Aujourd’hui, on a beaucoup de fils d’enseignants du secondaire ou du supérieur dans les promos de normaliens.

Au CNRS, bon an mal an, une douzaine de chercheurs sont recrutés en maths. Chaque année, quelques-uns d’entre eux sont des fils de mathématiciens professionnels, ce qui n’est pas vraiment représentatif de la population française. C’est un mauvais signe pour l’épanouissement des vocations et cela me préoccupe de me rendre compte que ma profession attire moins les jeunes.

Il ne faut évidemment pas en conclure que l’unique objectif des enseignants de France est de former des chercheurs au CNRS. Ils doivent certes former une élite, mais ils doivent surtout contribuer à décomplexer leurs élèves par rapport aux maths. Ma discipline ferait peur, serait froide, déconnectée de la réalité, servirait d’étalon pour évaluer l’intelligence, sélectionner…

Mais ce n’est pas mon expérience, je vois les maths comme une occasion de créativité et d’expression. Les maths ne sont qu’une manière d’être intelligent, mais bien évidemment pas la seule.

Que faudrait-il corriger dans ­l’enseignement ?

Le rapport Torossian-Villani sur l’enseignement des maths, remis au ministre de l’éducation, formule de véritables constats que l’on répète depuis longtemps. Notamment, qu’il faut mieux former les professeurs des écoles à cette discipline. Beaucoup ont peur de cette matière, sans vraiment avoir eu l’occasion de la connaître et de l’apprécier. Ça peut vous étonner, mais ma fille, institutrice, n’est pas trop intéressée par les maths. Un jour, je lui ai proposé de faire de la géométrie dans la cour de récréation, en dessinant à la craie des cercles de différents rayons. Les enfants ont pu constater, avec des bouts de ficelle, que le périmètre était environ trois fois le diamètre. Ça a été un vrai bonheur pour ses élèves et, victoire personnelle, pour ma fille aussi !

En tout cas, clairement, il manque de temps et de moyens pour la formation des professeurs des écoles, aussi bien initiale que permanente.

C’est pour défendre cela que vous avez accepté d’être dans le Conseil scientifique de l’éducation nationale présidé par Stanislas Dehaene ?

Oui, j’espère que ça va marcher. Nous verrons. Pour l’instant j’ai choisi de m’impliquer dans le sous-groupe de travail sur les manuels scolaires du primaire. La première étape est de faire un bilan sur l’usage de ces livres : comment servent-ils ? qui s’en sert ? sont-ils même utilisés ?

Ensuite nous essaierons de rédiger un cahier des charges à destination des maisons d’édition pour définir ce que l’on attend d’un bon manuel scolaire. Aujourd’hui, on constate que si tous les livres se prétendent en accord avec les programmes, ce n’est pas toujours le cas. En outre, il existe des marges de manœuvre sur l’interprétation du programme et nous pourrions proposer de poser des garde-fous.

Quel plaisir prenez-vous à faire des maths ?

C’est d’abord souvent de la souffrance en réalité ! On réfléchit en permanence à un problème, on se pose des questions, on cherche une solution… Bref, on piétine. Pour éviter cet état, beaucoup, comme moi, ont plusieurs sujets en tête pour pouvoir en changer. Je dis souvent d’ailleurs que j’ai fait dans ma carrière des choses faciles, évitant les gros morceaux qui me font piétiner.

L’autre souffrance, c’est l’erreur, l’angoisse d’avoir publié quelque chose de faux. Le pire qui puisse arriver à un chercheur est de recevoir un message de quelqu’un qui trouve une erreur dans de vieux articles. Un erratum est honteux. Cela m’est arrivé une fois, mais ce n’était heureusement pas si grave. Mon article énumérait une liste de cas possibles et il en manquait un, qui était en fait tellement évident que je l’avais omis.

Et le vrai plaisir ?

J’aime bien les maths quand elles sont partagées. Et j’aime évidemment moi-même participer à ce partage par des discussions. Ce rapport à d’autres m’aide à mieux comprendre moi-même. Parfois, cela conduit à de jolies histoires, comme récemment avec un de mes étudiants en master, Christopher-Lloyd Simon. Comme je l’ai dit précédemment, j’avais en tête plusieurs problèmes dont l’un en particulier me turlupinait.

Je voulais l’exposer dans mon dernier livre (A Singular Mathematical Promenade, ENS Editions, 2017). Grâce aux commentaires francs et directs de Christopher-Lloyd sur l’un des chapitres, nous avons trouvé ensemble une manière de débloquer la question. Un article devrait sortir à se sujet. C’est le prototype du plaisir en maths : je suis sorti d’une impasse grâce à une collaboration.

Quelle est votre obsession du moment ?

Elle vient d’un cheminement également inattendu. Je devais préparer un exposé pour des élèves en CP sur le flocon de neige. Je ne me faisais évidemment pas de soucis sur ce que j’allais dire, mais en fouillant, comme j’aime le faire, dans la littérature scientifique, j’ai découvert que la théorie rigoureuse de la croissance des flocons de neige était en fait encore à écrire ! J’ai découvert aussi des textes et des illustrations merveilleuses dans de vieux textes de Kepler ou du Moyen Age. Et c’est ce que je ferai découvrir aux lecteurs du Monde le 29 mars lors d’une conférence. Avec, j’espère, une surprise : j’aurais peut-être démontré d’ici là une conjecture qui m’obsède sur les flocons de neige !

Géométrie et chaos  font leur cinéma


Etienne Ghys est le coauteur (avec Aurélien Alvarez et Jos Leys) de deux films frappant par leur pédagogie, Dimensions, une promenade mathématique, 2008 (www.dimensions-math.org) et Chaos, une aventure mathématique, 2013 (www.chaos-math.org). Réalisés en images de synthèse, avec des calculs parfois originaux et complexes, ils n’ont pas vieilli, si ce n’est peut être dans l’esthétique. Ces deux fois neuf épisodes de moins d’un quart d’heure initient aux notions de dimensions et de chaos.

La recette est à chaque fois la même : de la lenteur dans les propos, des situations très imagées, voire spectaculaires, et des références historiques. De quoi amener le lecteur depuis des bases très simples (les deux dimensions, le mouvement de boules de billard, le calcul différentiel) à des concepts plus difficiles et jusqu’aux préoccupations des mathématiciens contemporains.

Le premier film, très géométrique, est plus statique que le second, consacré justement aux mouvements, stables ou, au contraire, chaotiques. Dans ce second volet, des boules de billard s’entrechoquent, des planètes se tournent autour, des figurines de Lego font la course, des canards oscillent sur l’eau et un magnifique taureau de Wall Street se fait parcourir l’échine et les cornes par plusieurs boules.

Inutile de dire que bon nombre des génies de la collection de livres proposés par Le Monde sont sollicités dans ces films : Euclide, Newton, Laplace, Gauss, Riemann, Poincaré…

A signaler, dans le premier film, l’ultime chapitre entièrement consacré à une démonstration pas à pas et très géométrique d’un théorème de Riemann sur la sphère. De quoi convaincre que « démontrer » n’est pas « montrer » et que regarder ces images peut aussi servir à susciter des vocations.

Au programme


Le Monde organise, jeudi 29 mars, de 19 heures à 20 h 30, dans son auditorium, une conférence avec Etienne Ghys, membre de l’Académie des sciences, directeur de recherche au CNRS et parrain de la collection « Génies des mathématiques », sur le thème « La géométrie des flocons de neige ».

lundi 5 mars 2018

Ecouter et lire Bruno Latour

Dans le prolongement de la causerie du samedi 3 mars à la librairie de la Rue en Pente (Bayonne) au sujet du livre passionnant de Bruno Latour, Où atterrir ? (La Découverte), je vous propose cette conférence tout aussi passionnante :

 
 
 

vendredi 2 février 2018

Tableaux corsaires



Au sujet de l'œuvre de Michel Haramboure


Les enfants aiment coller des posters dans leur chambre. Ils recomposent leur album de famille en affichant aux murs les héros qu'ils admirent et rêvent d'avoir pour amis ou compagnons de vie. Ces derniers leur soufflent que la vie est ailleurs, plus grande, plus intense, plus dangereuse. La chambre devient alors une caverne et les images tendues sur les parois, des symboles magiques censés favoriser la chasse au vrai monde. Changer de famille et changer le réel, c'est l'affaire de toute enfance (de toute vie ?).

Manuel Haramboure est un enfant prolongé, autant dire un vivant prolongé. Le cas est rare car la vie fait peur et seul un enfant, inconscient, a la force et la naïveté de partir à son assaut. Il dit les choses quand les adultes les taisent, alors on l'envoie dans sa chambre. Le peintre passe lui aussi du temps dans sa chambre, mais celle-ci, de temps à autre, est ouverte au public, on appelle ça une exposition. Là, se tiennent, couchées sur des toiles, les visions de l'artiste, autant de cartes rapportées de ses voyages hallucinés au pays du réel.

L'âme de l'enfant est tourmentée, on le sait, au moins depuis Freud. Celle de Manuel Haramboure aussi. On reconnaît un peintre à ses taches, celles qu'il fait sur ses tableaux, reflets de celles qui maculent ses vêtements et sa conscience. « À moitié victime, à moitié complice, comme tout le monde » (Sartre). Il ne maquille pas, il n'esquive pas, il montre. Suant, hirsute, dérisoire, il accomplit sa besogne de pauvre. Tandis que les images se disputent le réel, il se bagarre pour recueillir et projeter les signes d'un réel qui a le sens du tragique, tissé des intrigues inextricables du mal, du désir et du bien.

Un créateur est toujours violent. Sinon c'est un faiseur, ou un enjoliveur, peut-être la pire espèce, la plus vaine : « il n'y a plus rien à enjoliver, dans une société et dans un monde où tout est constamment enjolivé de la manière la plus répugnante » (T. Bernhard). On croit d'habitude que l'artiste se réfugie dans la fiction quand les « gens sérieux » se rapportent aux faits. C'est l'inverse. Les « gens sérieux » se complaisent dans la comédie humaine et tiennent leur emploi du mieux qu'ils peuvent, en donnant le change des apparences. L'artiste, lui, refuse de participer à cette parade ; il se réfugie dans le réel, il ne veut pas le laisser filer ou se dissoudre sous les feux du mensonge. La cruauté et la violence sont l'envers de toute vie ; la beauté aussi.

Ceux qui ont eu le courage d'explorer cette face cachée sont fascinants. Ils sont portés par une force étrange qui les jette vers le péril, en un point où puissances de vie et puissances de mort se répondent. Le plus souvent, ils se perdent dans ce périple infernal. Manuel Haramboure relève les traces de ces itinéraires improbables, il tire le portrait de ces monstres d'humanité. Ses tableaux disent le défi possible, une forme de panache, de noblesse, sans illusion, face à une vie rude, face à une histoire féroce, promises toutes deux à un tranquille désastre.

L'enfant dit : « le roi est nu », mais devenu artiste, on ne le punit plus ; tout au contraire, c'est nous qui le rejoignons dans sa chambre. Ces héros noirs qu'il célèbre, cette violence qu'il met en scène, ces abîmes intimes qu'il dessine, dressent le décor de nos existences et creusent dans l'âme le sillage sombre d'un combat lumineux. Nous rêvons d'en découdre.



Christophe Lamoure, mars 2013.

mardi 16 janvier 2018

Choderlos de Laclos à propos de l'éducation des femmes

SOURCE :
https://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20180113.OBS0585/de-l-education-des-femmes-la-reponse-de-laclos-au-droit-d-importuner.html


"De l'éducation des femmes" : extraits


Venez apprendre comment, nées compagnes de l’homme, vous êtes devenues son esclave; comment, tombées dans cet état abject, vous êtes parvenues à vous y plaire, à le regarder comme votre état naturel; comment enfin, dégradées de plus en plus par votre longue habitude de l’esclavage, vous en avez préféré les vices avilissants, mais commodes, aux vertus plus pénibles d’un être libre et respectable. (…)

Ne vous laissez plus abuser par de trompeuses promesses, n’attendez point les secours des hommes auteurs de vos maux: ils n’ont ni la volonté, ni la puissance de les finir, et comment pourraient-ils vouloir former des femmes devant lesquelles ils seraient forcés de rougir; apprenez qu’on ne sort de l’esclavage que par une grande révolution. Cette révolution est-elle possible? C’est à vous seules à le dire puisqu’elle dépend de votre courage en elle vraisemblable.

Toute convention, faite entre deux sujets inégaux en force, ne produit, ne peut produire qu’un tyran et un esclave, il suit encore de là que dans l’union sociale des deux sexes, les femmes généralement plus faibles ont dû être généralement opprimées; ici les faits viennent à l’appui des raisonnements. Parcourez l’univers connu, vous trouverez l’homme fort et tyran, la femme faible et esclave (…)

Quand on parcourt l’histoire des différents peuples et qu’on examine les lois et les usages promulgués et établis à l’égard des femmes, on est tenté de croire qu’elles n’ont que cédé, et non pas consenti au contrat social, qu’elles ont été primitivement subjuguées, et que l’homme a sur elle un droit de conquête dont il use rigoureusement. (…) ils sentirent bientôt le besoin qu’ils avaient des femmes; ils s’occupèrent donc à les contraindre, ou à les persuader, de s’unir à eux. Soit force, soit persuasion, la première qui céda, forgea les chaînes de tout son sexe. (…); les hommes étendirent bientôt jusqu’à elles cette même idée de propriété qui venait de les séduire et de les rassembler; de cela seul qu’elles étaient à leur convenance et qu’ils avaient pu s’en saisir, ils en conclurent qu’elles leur appartenaient: telle fut en général l’origine du droit. Les femmes manquant de forces ne purent défendre et conserver leur existence civile; compagnes de nom, elles devinrent bientôt esclaves de fait, et esclaves malheureuses; leur sort ne dut guère être meilleur que celui des noirs de nos colonies. L’oppression et le mépris furent donc, et durent être généralement, le partage des femmes dans les sociétés naissantes.

Elles sentirent enfin que, puisqu’elles étaient plus faibles, leur unique ressource était de séduire; elles connurent que si elles étaient dépendantes de ces hommes par la force, ils pouvaient le devenir à elle par le plaisir. Plus malheureuses que les hommes, elles durent penser et réfléchir plutôt qu’eux. 

Jean Salem, philosophe

SOURCE :
https://bibliobs.nouvelobs.com/actualites/20180115.OBS0620/mort-de-jean-salem-philosophe-epicurien.html



Mort de Jean Salem, philosophe épicurien
L'auteur de "Tel un dieu parmi les hommes" est mort ce 14 janvier 2018. Il avait 65 ans.
Par L'Obs
Publié le 15 janvier 2018 à 11h53
Professeur à Paris-I Sorbonne, où il animait un séminaire intitulé «Marx au XXIe siècle», Jean Salem était avant tout spécialiste du matérialisme antique (Démocrite, Epicure, Lucrèce...). Né le 16 novembre 1952 à Alger, il était le fils d’Henri Alleg, auteur de «la Question», ce fameux essai qui avait dénoncé l'usage de la torture par l'armée française pendant la guerre d'Algérie. Il est mort dans la nuit du 13 au 14 janvier 2018, à Rueil-Malmaison, victime d'une tumeur au cerveau. 
Auteur de nombreux livres, dont «Tel un dieu parmi les hommes : l'éthique d'Epicure» (Vrin, 1989) et «le Bonheur ou l'Art d'être heureux par gros temps» (Bordas, 2006), Jean Salem nous avait expliqué, dans «Le Nouvel Observateur» en 2008, pourquoi les préceptes d'Epicure restent un excellent antidote contre les poisons du monde moderne.
Le Nouvel Observateur. Commençons par les malentendus courants au sujet de l'hédonisme épicurien. Qu'est-ce que le véritable épicurisme au regard de cette conception très vulgarisée ?
Jean Salem. Les contrefaçons actuelles de l'hédonisme, on pourrait grosso modo les résumer par cette phrase que saint Paul prête aux impies: «Mangeons, buvons, car demain nous mourrons.» Ainsi la vie se résumerait à une chasse aux plaisirs, un peu animale, cumulative, contre le temps qui passe. Cette manière d'être hédoniste est évidemment mêlée à une grande angoisse de mort. Raison pour laquelle elle est bien en phase avec cette sorte de psychose maniaco-dépressive si courante aujourd'hui.
L'hédonisme épicurien, au contraire, se propose de calculer les plaisirs et les peines de façon précautionneuse. Tout bien pesé, il faut savoir se passer de certains plaisirs, nous dit-il, quand ceux-ci se paient de beaucoup de chagrins, de douleurs, d'embrouillaminis. Tout désir devient pathogène à partir du moment où il est infini. Le premier de ces désirs infinis étant l'envie de vivre toujours, qui est l'envers de la crainte de la mort.
N. O. Alors justement, comment Epicure opère-t-il ce tri entre désirs sains et désirs pathologiques ?
J. Salem. On connaît les trois grandes catégories de désirs que distingue l'épicurisme antique. D'un côté, les désirs naturels et nécessaires : la faim ou la soif. Mais aussi le désir d'avoir des amis ou celui de philosopher, qui ne relèvent pas directement de la survie, mais sont nécessaires à l'équilibre, au bonheur. On ne peut pas vivre sans amis. Les amis sont nos gardes du corps, physiquement et moralement.
Ensuite, il y a les désirs naturels mais non nécessaires, comme le désir sexuel. Celui-ci conserve la marque de la nature, car il a une fin assignable, il a des bornes. A moins bien sûr que nous ne basculions dans l'amour-passion, insatiable, tourmentant, mais là c'est autre chose justement.
Et puis il y a les désirs non naturels et non nécessaires: désir du luxe ou de la gloire, par exemple. Des désirs de vent, des désirs de ce qui ne peut jamais s'attraper. C'est leur illimitation qui les caractérise. On n'est jamais suffisamment riche, glorieux, ou sûr de vivre encore demain. L'enjeu de l'épicurisme, c'est précisément d'éliminer ces désirs-là pour trouver l'ataraxie, l'absence de trouble, la pax animi, comme dira Lucrèce.
N. O. Quelle figure ancienne ou contemporaine incarne le mieux pour vous le sage épicurien?
J. Salem. Pardonnez-moi de donner dans l'intime, mais je répondrai : mon père, Henri Alleg (1), l'auteur de «la Question». Un livre-témoignage sur la torture en Algérie, torture qu'il a subie et à laquelle il a résisté. Quel rapport me direz- vous? La figure du résistant, de celui qui ne pourrait supporter de déroger à sa ligne, de celui qui est inaccessible à des désirs mesquins, à l'envie de nuire, à l'appétit du petit gain, voilà la figure même du sage antique pour moi. Le contraire en somme du «Bel-Ami» de Maupassant, de la crapule qui se règle sur la loi de la jungle, du renégat qui a tourné vingt fois sa veste, de l'homme-pétasse, pour le dire vite, qui prospère sur notre fumier postmoderne.
N. O. A l'intérieur de cet idéal antique, qu'est-ce qui sépare l'éthique épicurienne des autres, à commencer par sa soeur ennemie, la morale stoïcienne?
J. Salem. Le stoïcisme fondé par Zenon de Citium, un contemporain d'Epicure, affirme que le bonheur réside dans la vertu, et non dans le plaisir. Tout porte à croire cependant que, pratiquement, un sage stoïcien et un sage épicurien devaient avoir des vies assez semblables par leur sobriété. Il n'en reste pas moins que les principes qui guident ces deux écoles sont notablement opposés.
Tout plaisir étant un bien pour Epicure, il n'y a aucune raison valable de s'interdire ponctuellement des «extras». Tandis que chez les stoïciens, il y a tout de même cette idée - à laquelle les chrétiens applaudiront avec délices - que la privation, la souffrance facilitent le progrès moral et sont plutôt une bonne chose. Idéologiquement, il est donc clair que la doctrine stoïcienne était beaucoup plus propice à être récupérée par tous ceux qui pensent qu'il faut aux esclaves une petite religion leur permettant de serrer les dents. C'est d'ailleurs ce qui se produira: deux ou trois siècles à l'avance, le stoïcisme fera le lit du christianisme, tandis que l'épicurisme deviendra une doctrine persécutée.
N. O. D'où vient sa force de scandale ? Epicure n'était pas un provocateur après tout, contrairement à Diogène...
J. Salem. Elle réside dans cette simple affirmation: vivre, c'est bien. Observez les animaux et les petits enfants, dit Epicure. Voyez-les courir vers le plaisir et fuir dans la direction opposée quand la douleur les menace. La joie, le plaisir, voilà la norme. Tout le reste n'est que dysfonctionnement provisoire. N'importe qui peut faire cette expérience authentiquement épicurienne. Et n'y voyez rien de gnangnan: entrez dans une maison où vit un bambin de 2 ou 3 ans, qui s'agite, qui court, qui est heureux. Aussitôt vous sortez de la folie ordinaire, des soucis médiocres: la vie refait irruption, avec toute sa puissance d'affirmation.
N. O. La longue fréquentation de cette doctrine vous a-t-elle transformé?
J. Salem. Il va de soi que le fait d'ânonner les vingt-six mille commentaires de la célèbre phrase: «La mort n'est rien pour nous, puisque lorsque nous sommes, la mort n'est pas là et lorsque la mort est là, nous ne sommes plus», cela modifie son homme. La bête humaine en vient à se dire qu'elle peut oublier un peu la tripe. [Rires.] On peut bien sûr considérer qu'il y a là un tour de passe-passe, une entourloupe.
Pour ma part, je trouve que la technique épicurienne d'accoutumance à l'inévitable demeure d'une redoutable efficacité. Sans cela, comme dit Schopenhauer, si nous étions vraiment conséquents avec nous-mêmes, et dans la mesure où il est proprement insupportable de penser que la vie doit finir, il faudrait faire comme les chiens qui hurlent jusqu'à la mort sur la tombe de leur maître.
N. O. Qu'est-ce qui distingue cette attitude de la pure résignation?
J. Salem. Ça peut paraître trop beau pour être vrai, mais les épicuriens arrivent à nous faire croire que dans une vie finie on peut parvenir à goûter aux mêmes plaisirs que si elle était infinie. Lorsque l'on croise certains octogénaires sereins, ceux dont toute la manière d'être dit que si c'était à refaire ils le referaient, on a là l'incarnation même du sage évoqué par Lucrèce. Pensons aux mots d'un Kant à l'heure de sa mort: «C'est bien.»
N. O. Outre la position à tenir face à la mort, qu'est-ce qui demeure selon vous le plus opérationnel aujourd'hui dans la morale épicurienne?
J. Salem. Il se trouve que comme les grands épicuriens «historiques», nous vivons une période d'effondrement absolu. Pour Lucrèce, c'était la fin de la République à Rome, les guerres civiles. On venait de crucifier des milliers d'esclaves après la révolte de Spartacus. Epicure, lui, a été le témoin de l'effondrement de l'empire d'Alexandre, de la fin de la Cité grecque comme entité pour laquelle on pouvait vivre ou mourir. Dans ce genre de monde-là, avoir un squelette idéologique, une doctrine qui vous «blinde», une armure intime, c'est capital.
Il y a des époques où il faut mépriser la politique parce qu'elle est devenue méprisable. C'est souvent le cas de la nôtre, il me semble. Pour ne pas avoir l'air de m'échauffer, je me bornerai à citer le nom de Berlusconi. [Rires.] La question des faux besoins est, elle aussi, très actuelle. Viser des désirs limités peut procurer des bénéfices évidents dans un système capitaliste dont le propre est d'hystériser les désirs, et où l'on est affreusement malheureux si l'on est déconnecté quinze jours de sa boîte mail ou de son portable.
N. O. Faisons un essai de politique-fiction... Quelle serait dans les circonstances actuelles l'attitude adoptée par un épicurien quant à la chose publique?
J. Salem. Epicure propose des solutions «à la hippie», pour donner dans l'anachronisme. Disons qu'à la manière des Verts allemands des années 1980, il adopte une posture antisystème, sans être pour autant un farouche révolutionnaire. Certains ont même considéré qu'il s'adresse davantage aux «bobos» d'Athènes qu'à ceux qui sont tout en bas de l'échelle sociale. C'est en tout cas quelqu'un qui se trouve radicalement en butte aux bien-pensants de son temps. Un notable du Ier siècle av. J.-C. comme Plutarque par exemple, prêtre auprès du centre panhellénique de Delphes, envisage les gens du Jardin comme des parasites. Des types qui viennent à la ville profiter de ses bienfaits, puis se retirent sans se mêler de politique.
Il y a, en outre, une forme de pacifisme dans l'épicurisme, chez Lucrèce notamment. Mais attention, pas un pacifisme bêlant. Il y a, dans cette doctrine, un très grand pessimisme anthropologique, qui constitue la contrepartie de ce que j'appellerais son optimisme naturaliste. La nature te donne tout pour être heureux : libre à toi de ne pas lui demander l'impossible.
N. O. Ce qui frappe toutefois dans votre vision de l'épicurisme, c'est la capacité communicative de résistance que vous lui prêtez... Est-ce cela qui fait le plus défaut aujourd'hui?
J. Salem. Les épicuriens ne sont pas des «rouges», mais ils enseignent un mépris très salubre à l'égard de toutes les institutions faites de vent et de tous ceux qui se prennent au sérieux, ceux-ci étant particulièrement lugubres en ce moment. Il y a d'autre part chez Epicure une théorie qui a beaucoup fait causer - Marx notamment. C'est celle du clinamen, cette faculté que l'atome a de dévier de sa trajectoire selon un tout petit angle. Lucrèce en donne une superbe «preuve». Quand une foule me pousse dans une certaine direction, je peux toujours opposer mon épaule pour tenter de lui résister. C'est à mes yeux une définition assez parfaite de la liberté. Chacun a toujours la possibilité de ne pas aller dans le sens où les circonstances le poussent.
Propos recueillis par Aude Lancelin et Marie Lemonnier

(1)
Henri Alleg, de son vrai nom Harry Salem, né en 1921, journaliste franco-algérien, membre du PCF, il fut le directeur d'«Alger républicain». Séquestré et torturé par les parachutistes français en 1957, il vit actuellement à Paris.
Paru dans "L'OBS" du 7 août 2008.



mardi 2 janvier 2018

Quel avenir pour l'Europe ?


Etienne Balibar : « Refonder radicalement l’Europe »


Menacée par l’autoritarisme technocratique et la montée du néofascisme, l’Union européenne risque d’exploser. Le philosophe français pose les conditions politiques d’une refondation historique axée sur un nouveau type de fédération.

LE MONDE | 16.12.2017 à 07h00 |Par Etienne Balibar (Professeur émérite à l'université de Paris-Ouest Nanterre, anniversary Chair in Modern European philosophy, Kingston university Lo...

Par Etienne Balibar

Tribune. Entre le début de l’ère moderne et la moitié du XXe siècle, l’Europe a imposé au monde entier une domination dont elle a tiré ses richesses et ses capacités de civilisation. Mais elle est aujourd’hui « provincialisée », ou plus exactement elle est inscrite dans une semi-périphérie de l’histoire et de l’économie mondiales. Tenue à l’écart du « grand jeu » de l’hégémonie qui se joue désormais entre l’Amérique et l’Asie, elle reste en dehors des zones de surexploitation et de mort situées au sud et à l’est de la Méditerranée, où elle se trouve pourtant impliquée par ses investissements, ses interventions armées, ses opérations frontalières et ses échanges de populations.

Si nous ne voulons pas que les nouveaux conflits hégémoniques disposent de notre travail et de nos vies comme d’une simple masse de manœuvre, si nous voulons que l’Europe pèse réellement dans la définition des normes de droit international et l’institution des systèmes de protection faute desquels l’environnement sera dévasté et la vie s’éteindra peu à peu sur terre, si enfin nous voulons imposer les régulations commerciales et bancaires permettant de sauvegarder et d’adapter le « modèle social européen », nous avons besoin de beaucoup plus que d’une coordination réglementaire ou d’une gouvernance exclusivement financière telles qu’elles existent aujourd’hui. Il nous faut une unité politique et une représentation institutionnelle de l’intérêt général, ce qui ne veut pas dire une unanimité sans opposition ni diversité. Or nous en sommes loin (…).
L’Europe est prise dans un double bind. La structure quasi fédérale dans laquelle s’exprime la communauté d’intérêts et de normes juridiques de ses populations est pratiquement irréversible : on l’a bien vu à l’impossibilité d’expulser la Grèce de la zone euro, comme on le voit aujourd’hui à l’impossibilité pour le Royaume-Uni de sortir de l’Union sans dommages. Mais la conjonction des inégalités croissantes qui font exploser les sociétés, de l’ingouvernabilité qui ne réussit plus à se dissimuler dans « l’alternance » ou la « grande coalition » des partis centristes, de l’autoritarisme technocratique qui engendre un fossé de plus en plus infranchissable entre gouvernants et gouvernés et des nationalismes qui se rejoignent dans la violence potentielle contre un ennemi de l’intérieur, tout cela débouche sur la crise existentielle de la forme politique en Europe.

Quasi-souveraineté des institutions financières

Or elle ne se fait pas au profit d’une « situation révolutionnaire » ou d’une « insurrection qui vient », comme le croient sincèrement de vieux anarchistes et de jeunes illuminés, mais au profit d’une décomposition de la citoyenneté. L’Union européenne, désorientée, attend la prochaine crise financière pour savoir si, comme le prédisent certains, elle connaîtra le même sort que l’Union soviétique – l’autre grand projet de dépassement des limites de l’Etat-nation dans l’histoire du continent. C’est pourquoi, sans doute, il est tellement question en ce moment, dans la classe politique et chez les experts, de la nécessité d’une « refondation ». Je ne récuse pas le terme, au contraire je pense qu’il faut lui donner toute sa portée, en écartant les faux-semblants et en assumant toutes les conditions qu’elle requiert.
Le projet le plus cohérent est porté aujourd’hui par le président français après l’avoir été par les conservateurs allemands (depuis le mémorandum de Wolfgang Schäuble et Karl Lamers en 1994) : il consiste à « renforcer le noyau européen » (Kerneuropa) autour des pays de la zone euro qui accepteraient de mettre une plus grande partie de leurs ressources dans le fonds commun d’un budget européen, voire d’un Fonds monétaire européen, soumis à une discipline renforcée de la dette publique, mais utilisable pour des politiques
« contracycliques » à longue échéance, élaborées sinon planifiées en commun. Il s’accompagne donc de l’officialisation d’une « géométrie variable » dans la construction européenne.
Et comme un tel projet, on le voit bien, revient à consacrer la quasi-souveraineté des institutions financières, il faut – du moins dans les variantes libérales ou sociales-démocrates – lui apporter les correctifs démocratiques capables de lui conférer un surcroît de légitimité. Ce que les promoteurs imaginent en général sous la forme d’une représentation parlementaire spécifique, qui viendrait s’ajouter au Parlement européen ou serait l’émanation des Parlements nationaux.

Un nouveau fossé entre les degrés d’appartenance à l’UE

Je vois bien l’argument de rationalité qu’on peut invoquer en faveur d’un tel plan : il tient à l’idée que le gouvernement économique, conformément à une tendance présente dès la construction d’après-guerre, est le pivot autour duquel gravite toute la « gouvernance » de l’Europe, d’où découlent les conséquences sociales et institutionnelles de l’intégration. Par conséquent, c’est aussi une façon de reconnaître que, dans l’époque de la mondialisation financière, l’économique et le politique ne sont plus vraiment des « sphères » séparées, de sorte qu’une avancée vers le fédéralisme qui ne se fonderait pas sur l’unification des politiques économiques (et de leur base monétaire) n’aurait aucune chance de se matérialiser. C’est vrai, mais ce n’est aucunement suffisant pour assurer la fonction réciproque, c’est-à-dire le contrôle politique de la gouvernance économique dans des formes suffisamment démocratiques pour instaurer la légitimité du « souverain ».

« L’UNION EUROPÉENNE, DÉSORIENTÉE, ATTEND LA PROCHAINE CRISE FINANCIÈRE POUR SAVOIR SI, COMME LE PRÉDISENT CERTAINS, ELLE CONNAÎTRA LE MÊME SORT QUE L’UNION SOVIÉTIQUE »

En réalité, ce projet comporte deux inconvénients majeurs : le premier, c’est qu’il maintient la représentation des citoyens dans une fonction consultative, où la logique des décisions
« imposées » par la conjoncture et « sanctionnées » par le directoire exécutif ne peut être véritablement discutée et contestée ; le second, c’est qu’il installe un nouveau fossé entre les degrés d’appartenance à l’Union européenne et par conséquent – au motif incertain de rendre plus « étroite » l’union des pays du noyau central – sème dans l’ensemble de l’Union les germes du ressentiment et du renforcement des nationalismes. Ce n’est pas une refondation, c’est une accentuation des tendances existantes à la concentration des pouvoirs et à l’hégémonie de certaines nations sur les autres.
En vérité, si l’idée de refondation est bien à l’ordre du jour, il faut l’envisager de façon plus radicale, en ne se contentant pas de renforcer certains pouvoirs ou de déléguer à certaines nations le soin de piloter les autres. Il faut se demander quelles seraient les conditions politiques d’une refondation historique. Je pense qu’on peut en énumérer au moins cinq, qualitativement différentes, mais dépourvues d’efficacité si elles ne se combinent pas étroitement entre elles.

Sortir enfin de l’état de pseudo-fédération

La première, c’est un intérêt matériel des peuples européens, ou de leur grande majorité, à constituer dans le monde actuel un ensemble actif au regard des tendances et des conflits de puissance de la mondialisation, de façon à en transformer les rapports de force au bénéfice des citoyens. J’ai dit plus haut qu’il me semblait que cet intérêt coïncidait avec ce qu’on peut appeler le renforcement d’une Europe « altermondialisatrice », en particulier dans le champ des régulations financières et des protections environnementales. A quoi une actualité tragique impose avec urgence d’ajouter une capacité de médiation renouvelée dans la multiplication des guerres proches et lointaines, déclarées et non déclarées, en revitalisant le droit international.
La deuxième condition, c’est un objectif institutionnel qui soit aussi comme tel une innovation historique. Je pense que cet objectif est de nous sortir enfin de l’état de pseudo-fédération, existant déjà sous la forme d’une étroite interdépendance entre les économies, les territoires et les cultures, mais systématiquement dénié par le discours officiel, et quotidiennement contredit par la façon dont les classes politiques nationales cherchent à se réserver le monopole de la négociation avec les administrations et les pouvoirs « corporatifs », qu’il s’agisse des grandes entreprises ou des syndicats. L’objectif doit être d’inventer le nouveau type de fédération qui n’abolit pas la nationalité, et n’en constitue pas non plus un substitut, mais transforme sa signification et sa fonction dans le cadre d’une souveraineté partagée.
La troisième condition, c’est un idéal politique, vers lequel l’objectif de fédération peut s’orienter, et auquel le succès de sa réalisation peut être mesuré. J’ai dit depuis longtemps que cet idéal ne pouvait pas se contenter de préserver nominalement la démocratie, en essayant de résister tant bien que mal aux formes « postdémocratiques » que semble engendrer inéluctablement la concentration des pouvoirs économiques, informatiques, militaires à l’échelle mondiale. Il doit viser un élargissement de la démocratie par rapport au niveau qu’avaient atteint les Etats-nations dans leurs moments de citoyenneté active maximale. Cela veut dire qu’il n’y aura pas de fédération européenne si l’émergence de pouvoirs exécutifs, administratifs, judiciaires, représentatifs au-delà de la souveraineté nationale ne s’accompagne pas d’une renaissance des formes locales, quotidiennes, de participation directe (que certains appellent aujourd’hui des formes d’assemblées) : non pas isolées, refermées sur elles-mêmes, mais susceptibles de communiquer par-delà les frontières. Une telle invention, bien entendu, ne se décide pas de façon autoritaire, elle doit surmonter des oppositions et des obstacles gigantesques (en particulier des obstacles linguistiques), qui ne relèvent pas tous du conservatisme social. Ce qui m’amène aux deux dernières conditions.

Une demande effective de refondation

La quatrième, donc, c’est une demande effective de refondation, dont il peut sembler que nous soyons très éloignés en cette période de réaction nationaliste et de désagrégation, mais dont nous n’avons pas non plus de raisons de décréter l’impossibilité a priori. Je dis effective parce qu’il ne peut s’agir simplement de sentiments proeuropéens, ou de délégation de pouvoir aux gouvernements qui s’engagent en faveur d’une refondation de l’Europe, mais il faut des mouvements collectifs, impliquant des citoyens réels, avec leurs héritages hétérogènes et leurs différences anthropologiques, susceptibles de se rejoindre par-delà les frontières : soit pour protester ensemble (par exemple contre l’injustice et l’évasion fiscale), soit pour engager des révolutions culturelles devenues inéluctables (par exemple une transformation des modes de production et de consommation autodestructeurs).
Enfin, la cinquième condition, qui permet de tenir ensemble toutes les précédentes, c’est la définition de problèmes politiques à résoudre pour que la construction européenne devienne non seulement souhaitable, mais possible, en surmontant les effets de sa crise actuelle. Contrairement à ce que croyait Marx, l’humanité (die Menschheit) ne se pose pas que des problèmes qu’elle peut résoudre (stellt sich nicht nur Aufgaben, die sie lösen kann). Mais elle ne résoudra que les problèmes qu’elle aura effectivement posés… Il s’agit donc de définir les « batailles » à livrer par les citoyens, ou encore, de façon moins guerrière, les « campagnes » qu’ils doivent engager pour que les obstacles sur lesquels bute aujourd’hui le projet européen deviennent autant de terrains pour la mobilisation, la communication et l’initiative.

« CONTRAIREMENT À CE QUE CROYAIT MARX, L’HUMANITÉ NE SE POSE PAS QUE DES PROBLÈMES QU’ELLE PEUT RÉSOUDRE. MAIS ELLE NE RÉSOUDRA QUE LES PROBLÈMES QU’ELLE AURA EFFECTIVEMENT POSÉS »

Cela vaut au premier chef pour la réduction de toutes les formes d’inégalités (de profession, de génération, de territoire, d’éducation, de santé, de sécurité, de genre, de race…), aggravées par le triomphe du principe de « concurrence libre et non faussée » sur les valeurs de solidarité, qui ruine la possibilité même d’une communauté politique, quel que soit le niveau où elle s’établit. Cela vaut bien entendu aussi pour affronter la nouvelle question nationale en Europe, héritant d’une longue histoire de dominations et d’antagonismes, mais complètement transformée dans son contenu depuis que les Etats européens, de part et d’autre du Mur, après les deux guerres mondiales, sont devenus des Etats « sociaux » en même temps que « nationaux ». Et cela vaut pour ce que j’appellerai, après Kant et Derrida, le défi de l’hospitalité : en clair, un traitement des mouvements de population présents et à venir, où la fraternité humaine et la coopération avec les nations du Sud trouvent chacune leur juste place (plutôt que le marchandage sans honneur et l’interventionnisme militaire…).

Rédiger un nouveau « Manifesto di Ventotene »

Inégalités galopantes, identités malheureuses, populations délocalisées : les questions qu’il faut affronter pour avancer collectivement dans le XXIe siècle, et faire ainsi de l’Europe un acteur historique, réunissant de multiples capacités d’action civique.
(…) Dans ce complexe, il faut choisir ce qui orientera notre effort de refondation. Plus que d’un Jean Monnet néolibéral, d’un Charles de Gaulle européen, ou même d’un Willy Brandt qui irait au bout de ses intentions, nous avons besoin à mon avis d’un Altiero Spinelli ou d’une Ursula Hirschmann, mais multipliés par dix ou par cent, capables de rédiger à plusieurs mains quelque chose comme un nouveau Manifesto di Ventotene. Et nous avons besoin d’en confronter l’inspiration avec ce que le monde attend aujourd’hui de l’Europe.
 
 
 

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