« Le Pouvoir de la langue » avec Jacques Dewitte, auteur d'un remarquable « essai sur la résistance au langage totalitaire »
Les langues totalitaires
exercent sur l'esprit et la sensibilité des hommes une influence à
laquelle il est difficile d'échapper. Songeons à la langue du IIIe
Reich, à la langue de bois communiste ou au fameux newspeak imaginé
par George Orwell : une langue contient et impose une certaine vision
du monde que chacun reprend à son compte en la parlant. Pourtant,
jamais cette emprise ne peut être totale. Il est en effet possible
de s'y soustraire en retrouvant les conditions d'un libre exercice de
la parole. L'individu, dans sa confrontation avec la réalité,
surmonte alors l'intimidation, se remet à choisir ses mots en
puisant dans les ressources de la langue héritée. Bref, il
recommence à penser librement et à donner forme à sa propre
expérience. Cet essai décrit et analyse cette situation d'emprise
et de résistance à la langue totalitaire à travers l'étude de
plusieurs grands penseurs du XXe siècle. A partir de ces diverses
expériences, et en méditant sur leurs prolongements actuels,
Jacques Dewitte jette les bases d'une réflexion philosophique
renouvelée sur la nature du langage.
Jacques
Dewitte : Une politique de la langue
26/04/07
- Philosophie – Entretien
Termes
dévalués, mots de campagne, néologismes : on a le sentiment que le
débat politique s'envisage comme une course à l'armement
sémantique. Eclaircissements sur "Le Pouvoir de la langue"
avec Jacques Dewitte, auteur d'un remarquable "essai sur la
résistance au langage totalitaire".
-
version intégrale de notre entretien publié dans Chronic'art #34
(avril 2007) - Chronic'art : La
philosophie du langage est une discipline plutôt délaissée de nos
jours. Qu'est-ce qui a motivé votre recherche, dont on peut
reconnaître que si elle lui rend hommage, elle se démarque
nettement de la filiation traditionnelle de l'exercice (Benveniste,
Saussure, Humboldt, Barthes, Ricoeur) ?
Jacques
Dewitte : Dans mon livre, on trouve en effet à la fois une analyse
de la langue totalitaire et l'amorce d'une réflexion fondamentale
sur la nature du langage, sur sa place dans l'existence humaine (et
même dans l'Être en général) que je compte approfondir dans un
autre livre en chantier. Cette recherche est issue de plusieurs
motivations : un amour des langues -des mots, de la grammaire- (ce
que j'appelle la "philologie"), mais aussi une méditation
philosophique sur des thèmes tels que "forme et contenu"
ou "institution et liberté". Mon intuition fondamentale
est que l'origine du langage ne s'explique en rien par quelque
processus de survie biologique : il ne fallait pas qu'il eût le
langage, on pourrait s'en passer pour vivre. Ce fut donc, à
l'origine, un événement de liberté, dont je considère qu'il se
poursuit ou se répète en chaque acte de parole singulier - par
exemple lorsque nous formons des phrases nouvelles afin d'exprimer ce
qui nous vient à l'esprit et nous tient à cœur. Que le langage
soit une dimension essentielle de la vie sociale ou affective, qu'il
revête une importance anthropologique centrale, voilà qui n'est en
somme qu'une banalité. Il est donc fort étonnant que, comme vous le
constatez, la réflexion sur le langage soit plutôt délaissée -pas
seulement la philosophie du langage, d'ailleurs, mais aussi, me
semble-t-il, la linguistique. Dans ma jeunesse étudiante, j'ai vécu
une époque de grande exaltation : on avait l'impression d'assister à
la découverte, pour la première fois, de l'importance du langage.
Avec le développement de la linguistique structurale, on entrevoyait
des perspectives inouïes. Je me souviens d'une conversation avec
Barthes à Bruxelles en 1966, en compagnie de quelques autres jeunes,
où il nous déclarait : votre génération a bien de la chance, elle
va connaître un développement sans précédent de la recherche sur
le langage. Or, à peine une ou deux décennies plus tard, ce grand
élan est retombé. Les linguistes ont dû déchanter : Nicolas
Ruwet, revu vers 1991, me confiait sa tristesse du désintérêt pour
la linguistique, son regret que la relève ne soit pas assurée.
C'est bien regrettable, et il serait grand temps de redonner au
langage la place qui devrait être la sienne dans une réflexion
anthropologique et humaniste. Dans L'Homme de paroles, Claude Hagège
avait exprimé en 1985 un programme allant dans le même sens, mais
j'ignore s'il a été entendu. Il faudrait remettre à l'honneur la
réflexion philosophique ancienne et classique sur le langage, tout
en la nourrissant autant que possible des travaux scientifiques
(Merleau-Ponty a été à cet égard le grand pionnier), et en
cherchant à intégrer ce qui, dans les différents courants
philosophiques contemporains parfois concurrents (phénoménologique
et courant analytique), on a écrit d'important sur le langage. Car
même si je critique les présupposés du structuralisme (auquel
j'oppose des auteurs tels que Humboldt ou Ricoeur), je relis sans
cesse les grands linguistes (Jakobson, Benveniste).
Si
l'on récuse l'intuition de Barthes concernant la teneur fasciste de
la langue, quelle est la marge de manoeuvre pour l'esprit humain
entre l'aspect conventionnel du langage et son pouvoir créateur ?
Il
y aurait beaucoup à dire sur la "petite phrase" de
Barthes. Son erreur fondamentale tient selon moi à ce qu'il oppose
deux champs séparés : celui de la contrainte et celui de la
liberté, qui serait radicalement extérieure au langage, comme il le
dit clairement : "Il ne peut
donc y avoir de liberté que hors du langage. (…) Le langage humain
est sans extérieur : c'est un huis clos".
La seule issue réside dans une transgression absolue. Par opposition
à ce clivage, ma conception consiste à repérer une liberté
interne au langage, située dans la parole, mais pouvant s'étayer
sur les ressources offertes par la langue héritée. Notons que
Barthes en vient, dans cette Leçon, à souhaiter qu'il y ait
"plusieurs langues dans la langue", une "réserve"
dans laquelle le sujet "se sent libre de puiser", mais sans
réfléchir au fait que, du même coup, c'est sa propre définition
de la langue comme principiellement "fasciste", comme
formant un "huis clos" qui est remise en question. Pour
répondre à votre question, je crois qu'il est impossible de
déterminer exactement notre "marge de manoeuvre", de
savoir quelle est, dans ce que nous faisons, la part de convention et
la part de liberté créatrice. Comme l'écrivait Merleau-Ponty, nous
ne pouvons pas avoir de "point de vue de surplomb" sur ce
que nous sommes (c'est un aspect de notre finitude), et donc savoir
exactement dans quelle mesure nous sommes libres et dans quelle
mesure nous sommes déterminés. La seule chose qui nous soit donnée,
c'est d'agir et de parler en effectuant un pari raisonnable sur la
liberté. Nous ne devons pas nous laisser paralyser par une
interrogation sur notre exacte marge de manoeuvre.
"Loin
d'être un concept valable, la notion de totalitarisme est une sorte
de subterfuge théorique ; au lieu de nous donner les moyens de
réfléchir, de nous contraindre à appréhender sous un jour nouveau
la réalité historique qu'elle désigne, elle nous dispense de
penser, et même nous empêche activement de le faire".
Dans quelle mesure votre Essai sur la résistance au langage
totalitaire est-il une réponse à cette assertion de Slavoj Zizek ?
Derrière
cette assertion de Zizek se profile toute une construction
idéologique que je ne puis que récuser : en gros, une tentative de
réactualiser le marxisme le plus orthodoxe avec des injections
diverses et de forger une sorte de néo-stalinisme, en passe de
devenir la nouvelle doxa de l'intelligentsia mondiale - avec une
opposition entre le camp de la "gauche radicale" et celui
de l'"horizon libéral-démocrate". Certains de ses
arguments sur le totalitarisme ne sont pas dépourvus de pertinence,
mais lui fait complément défaut, face à l' expérience du XXe
siècle, l'attitude que l'on trouve chez un Kolakowski : une forme
d'humilité, la disposition à interroger ses propres désirs et
illusions, la prise en compte d'une "logique totalitaire"
par laquelle les meilleures intentions émancipatrices se renversent
en leur contraire. Curieusement, chez un penseur qui se réclame de
Lacan, je n'aperçois pas la moindre amorce de cette "critique
du désir" ("critique" au sens kantien du terme) que
j'appelle de mes vœux. Mon livre peut en effet être envisagé comme
une réponse à l'assertion de Zizek. Je ne conteste pas que la
notion de totalitarisme reste problématique et que, comme il le fait
remarquer, on mélange parfois, en une sorte d'amalgame, des notions
qui devraient être distinguées plus clairement. Il faut la manier
avec prudence, mais je ne vois pas comment s'en passer. Les penseurs
les plus lucides -ce qui ne veut pas dire qu'ils aient été
infaillibles- ont senti qu'était apparu au XXe siècle un phénomène
nouveau, auquel, non sans hésitations, ils ont donné le nom de
"totalitarisme". Ainsi, Orwell, Arendt, Besançon,
Kolakowski -mais aussi un autre auteur important que je ne cite pas
dans mon livre et dont la contribution sur ce thème est peu connue :
Louis Dumont.
De
nombreuses et récentes publications attestent de l'importance
d'Orwell pour appréhender notre modernité. Plus que la novlangue et
autres trouvailles de 1984, n'est-ce pas plutôt son engagement
personnel contre "la politisation intégrale de l'existence
humaine" qu'il faut retenir ?
Je
me réjouis de ce que vous dites, mais j'ignore à quelles
publications vous faites allusion. A la réédition récente du petit
livre de Leys (paru en 1984) ou à d'autres ouvrages encore ? Quoi
qu'il en soit, je crois qu'il n'y a pas lieu de choisir :
l'engagement d'Orwell contre "la politisation intégrale de
l'existence humaine" est certes important, mais sa réflexion
sur le langage l'est tout autant, même si ce n'est qu'un aspect de
sa réflexion globale. Ses écrits -les Essais, articles, lettres en
quatre volumes- sont une mine de réflexions diverses, politiques,
littéraires, morales, dans lequelle mon livre ne fait que donner
quelques coups de sonde.
On
constate graduellement un certain appauvrissement sémantique des
débats d'opinion. Diriez-vous qu'il est recherché pour s'assurer à
travers le contrôle des mots, celui du pouvoir ?
L'actuelle campagne présidentielle
n'est-elle pas d'ailleurs un signe assez frappant de cette absence
totale d'idéologie et de la montée d'une foi aveugle en certains
termes rendus vains ? (laïcité, sécurité, libéralisme, etc.).
Sans verser dans l'imaginaire du complot, que penser de l'abandon
généralement consenti (hommes politiques, journalistes, citoyens,
acteurs sociaux) du rôle véritatif du langage ?
Je
voudrais regrouper mes réponses à ces trois questions, portant sur
la situation du débat politique et intellectuel en France. Compte
tenu de mon éloignement géographique, je suis mal placé pour
porter un jugement global, notamment sur le campagne présidentielle,
mais je vais quand même tenter de répondre. Je relève vos
observations sur la situation actuelle : "appauvrissement
sémantique", "absence totale d'idéologie", "montée
d'une foi aveugle en certains termes rendus vains" ; "abandon
du rôle véritatif du langage". D'une manière générale,
compte tenu de la conception soutenue dans mon livre, je ne puis
qu'être inquiet de tout appauvrissement du langage dans la vie
publique -et vous avez raison de ne pas incriminer seulement les
hommes politiques, mais tout autant les simples citoyens. Il s'agit
d'une situation générale. Sur quelques points soulevés : je crois
fermement qu'on ne peut renoncer au "rôle véritatif" (je
suppose que, dans votre esprit, ce terme désigne le rapport à une
vérité, par opposition à une conception purement instrumentale ou
manipulatoire). C'est notamment pourquoi je critique le "discours
du soupçon", l'attitude consistant à ne pas prendre au sérieux
ce que dit quelqu'un (homme politique ou autre), à démasquer ou
démystifier ses intentions réelles à l'encontre de ses propos
explicites. Il y a là une vraie pathologie du langage (je m'en suis
expliqué dans un long article sur Levinas : "Une parole qui
commence. Levinas et la critique de l'herméneutique du soupçon",
qui vient de paraître dans la revue Le Cercle herméneutique). Il
faut, autrement, dépasser l'idée que les paroles ne seraient que de
simples "symptômes", renvoyant à autre chose que
détiendrait le démystificateur, et faire crédit préalablement aux
hommes de la vérité de leurs dires, même si lorsqu'on est amené
ultérieurement à les critiquer. "Foi aveugle en certains
termes" : sans doute votre diagnostic est-il juste. Mais comment
y remédier ? Je crois qu'il existe un remède fort simple consistant
à préciser autant que possible le sens des mots que l'on emploie
(même si, quand on parle, on ne peut pas non plus donner à chaque
fois une définition préalable de tous les mots qu'on emploie, mais
on peut y revenir pour en éclairer le sens). "Libéralisme"
: dans une part importante du discours public, ce terme est devenu
une insulte pure et simple, qui ne désigne plus rien de clair. Il y
a lieu, non seulement de le définir, mais de se remémorer son
histoire, de prendre conscience de la pluralité des courants dits
libéraux. Certes, il est difficile ou quasi-impossible d'accompagner
tout débat politique d'une telle réflexion, mais cela peut avoir
lieu en seconde ligne, par exemple dans des groupes de travail.
L'année dernière, à Paris, le séminaire du Club "Politique
Autrement" était consacré au thème : "Au-delà des
préjugés politiques : capitalisme, libéralisme, mai 68, nation"
-par une lecture de textes, fut expliqué et discuté en particulier
le sens de la notion de "libéralisme". Ce travail
fondamental effectué dans un cadre non-universitaire (car ce club
présidé par Jean-Pierre Le Goff est une sorte d'université
populaire de niveau remarquable) est à mes yeux une manière
exemplaire de remédier à l'"appauvrissement sémantique"
en favorisant une culture politique.
Un
tel travail peut aider à prendre du recul par rapport à l'usage
politique et médiatique de certains vocables, et donc à
contrecarrer le phénomène que vous repérez : le risque d'une
corrélation entre l'appauvrissement des mots et des idées et une
forme de contrôle politique. Cela rejoint indirectement
l'inspiration de mon livre où j'ai souligné l'importance des
"ressources" de la langue héritée pour une parole libre :
ici, je parlerais des ressources de la culture politique nécessaires
pour le débat politique. Les citoyens n'ont pas seulement besoin
d'être informés, ils ont besoin d'une culture qui peut être
acquise ou cultivée dans de tels lieux (car la culture est quelque
chose qui doit être cultivé). Autrement dit, la culture
-littéraire, philosophique, politique- est à mes yeux une forme de
résistance, une manière de contrecarrer la passivité. Savoir qu'il
existe plusieurs sens de la notion de "libéralisme",
qu'elle a donné lieu à un débat dans lequel s'inscrit notre
interrogation actuelle peut aider à se déprendre de certains termes
devenus de simples épouvantails, selon une démarche purement morale
et non plus politique.
N'y
a t-il pas à ce sujet une certaine naïveté dans l'espoir de Wat
d'une langue post-totalitaire susceptible de distinguer mensonge et
vérité ?
C'est
une question délicate, à laquelle il est difficile de répondre
brièvement. Il serait naïf de croire qu'une langue quelle qu'elle
soit puisse empêcher le mensonge ; cela requiert aussi et avant tout
l'aspiration des hommes à la vérité (comme le dit d'ailleurs Wat).
Il n'en reste pas moins qu'il faut admettre que la langue humaine
dans son ensemble est fondée sur la distinction du mensonge et de la
vérité, la "sémantique stalinienne" ayant cherché à
éradiquer cette différence en allant "par-delà le mensonge et
la vérité". Toute la difficulté, que je n'ai fait qu'aborder,
est l'articulation entre ces deux plans : une langue en bon ordre de
marche et une parole soucieuse du vrai.
"Pourquoi
le caractère mauvais de l'humanité devrait-il pouvoir disparaître
du langage, alors qu'il se défend tellement bien dans le monde dans
son ensemble !". Comment se prémunir de cette assertion de
Sternberger qui sonne étrangement comme une damnation ?
Cette
phrase de Sternberger a en effet quelque chose d'étrange, dans la
mesure où elle semble exprimer un pessimisme conservateur qui ne
correspond guère à sa sensibilité globale, globalement libérale.
Vous parlez de "damnation" mais le fait de constater une
présence persistante du mal dans le monde et chez les hommes
n'équivaut pas à une condamnation du monde ou de l'humanité dans
leur intégralité. On peut parfaitement articuler une conception
d'ensemble qui prenne en compte un mal indéracinable (ce que le
christianisme a fait en parlant, maladroitement, de "péché
originel") par opposition à l'idée d'une bonté naturelle,
tout en estimant que ni l'homme ni le monde ne sont corrompus de part
en part, et que l'homme est aussi capable de bien. Mais il faut bien
dire qu'une telle réflexion, de nature métaphysique et même
théologique, est devenue presque incompréhensible aujourd'hui,
alors même que le mal prolifère plus que jamais.
Propos
recueillis par Eric Fouquet
Le
Pouvoir de la langue et la liberté de l'esprit, de Jacques Dewitte
(Michalon)
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