SOURCE :
http://www.lemonde.fr/idees/article/2015/12/23/de-l-etat-de-droit-a-l-etat-de-securite_4836816_3232.html#

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« De
l’Etat de droit à l’Etat de sécurité », par Giorgio
Agamben
LE MONDE | 23.12.2015 à 06h39 • Mis à
jour le 24.12.2015 à 14h34

OLIVIER BONHOMME
On ne comprend pas l’enjeu véritable de la
prolongation de l’état d’urgence [jusqu’à la fin février]
en France, si on ne le situe pas dans le contexte d’une
transformation radicale du modèle étatique qui nous est familier.
Il faut avant tout démentir le propos des femmes et hommes
politiques irresponsables, selon lesquels l’état d’urgence
serait un bouclier pour la démocratie.
Les historiens savent parfaitement que c’est le contraire qui
est vrai. L’état d’urgence est justement le dispositif par
lequel les pouvoirs totalitaires se sont installés en Europe. Ainsi,
dans les années qui ont précédé la prise du pouvoir par Hitler,
les gouvernements sociaux-démocrates de Weimar avaient eu si souvent
recours à l’état d’urgence (état d’exception, comme on le
nomme en allemand), qu’on a pu dire que l’Allemagne avait déjà
cessé, avant 1933, d’être une démocratie parlementaire.
Or le premier acte d’Hitler, après sa nomination, a été de
proclamer un état d’urgence, qui n’a jamais été révoqué.
Lorsqu’on s’étonne des crimes qui ont pu être commis impunément
en Allemagne par les nazis, on oublie que ces actes étaient
parfaitement légaux, car le pays était soumis à l’état
d’exception et que les libertés individuelles étaient suspendues.
On ne voit pas pourquoi un pareil scénario ne pourrait pas se
répéter en France : on imagine sans difficulté un
gouvernement d’extrême droite se servir à ses fins d’un état
d’urgence auquel les gouvernements socialistes ont désormais
habitué les citoyens. Dans un pays qui vit dans un état d’urgence
prolongé, et dans lequel les opérations de police se substituent
progressivement au pouvoir judiciaire, il faut s’attendre à une
dégradation rapide et irréversible des institutions publiques.
Entretenir la peur
Cela est d’autant plus vrai que l’état d’urgence s’inscrit,
aujourd’hui, dans le processus qui est en train de faire évoluer
les démocraties occidentales vers quelque chose qu’il faut, d’ores
et déjà, appeler État de sécurité («
Security State »,
comme disent les politologues américains). Le mot « sécurité »
est tellement entré dans le discours politique que l’on peut dire,
sans crainte de se tromper, que les « raisons de sécurité »
ont pris la place de ce qu’on appelait, autrefois, la « raison
d’État ». Une analyse de cette nouvelle forme de
gouvernement fait, cependant, défaut. Comme l’État de sécurité
ne relève ni de l’État de droit ni de ce que Michel Foucault
appelait les «
sociétés de discipline », il
convient de poser ici quelques jalons en vue d’une possible
définition.
Dans le modèle du Britannique Thomas Hobbes, qui a si
profondément influencé notre philosophie politique, le contrat qui
transfère les pouvoirs au souverain présuppose la peur réciproque
et la guerre de tous contre tous : l’État est ce qui vient
justement mettre fin à la peur. Dans l’État de sécurité, ce
schéma se renverse : l’État se fonde durablement sur la peur
et doit, à tout prix, l’entretenir, car il tire d’elle sa
fonction essentielle et sa légitimité.
Foucault avait déjà montré que, lorsque le mot « sécurité »
apparaît pour la première fois en France dans le discours politique
avec les gouvernements physiocrates avant la Révolution, il ne
s’agissait pas de prévenir les catastrophes et les famines, mais
de les laisser advenir pour pouvoir ensuite les gouverner et les
orienter dans une direction qu’on estimait profitable.
Aucun sens juridique
De même, la sécurité dont il est question aujourd’hui ne vise
pas à prévenir les actes de terrorisme (ce qui est d’ailleurs
extrêmement difficile, sinon impossible, puisque les mesures de
sécurité ne sont efficaces qu’après coup, et que le terrorisme
est, par définition, une série des premiers coups), mais à établir
une nouvelle relation avec les hommes, qui est celle d’un contrôle
généralisé et sans limites – d’où l’insistance particulière
sur les dispositifs qui permettent le contrôle total des données
informatiques et communicationnelles des citoyens, y compris le
prélèvement intégral du contenu des ordinateurs.
Le risque, le premier que nous relevons, est la dérive vers la
création d’une relation systémique entre terrorisme et État de
sécurité : si l’État a besoin de la peur pour se légitimer,
il faut alors, à la limite, produire la terreur ou, au moins, ne pas
empêcher qu’elle se produise. On voit ainsi les pays poursuivre
une politique étrangère qui alimente le terrorisme qu’on doit
combattre à l’intérieur et entretenir des relations cordiales et
même vendre des armes à des États dont on sait qu’ils financent
les organisations terroristes.
Dans un pays qui vit dans un état d’urgence prolongé, et dans
lequel les opérations de police se substituent progressivement au
pouvoir judiciaire, il faut s’attendre à une dégradation rapide
et irréversible des institutions publiques
Un deuxième point, qu’il est important de saisir, est le
changement du statut politique des citoyens et du peuple, qui était
censé être le titulaire de la souveraineté. Dans l’État de
sécurité, on voit se produire une tendance irrépressible vers ce
qu’il faut bien appeler une dépolitisation progressive des
citoyens, dont la participation à la vie politique se réduit aux
sondages électoraux. Cette tendance est d’autant plus inquiétante
qu’elle avait été théorisée par les juristes nazis, qui
définissent le peuple comme un élément essentiellement
impolitique, dont l’État doit assurer la protection et la
croissance.
Or, selon ces juristes, il y a une seule façon de rendre
politique cet élément impolitique : par l’égalité de
souche et de race, qui va le distinguer de l’étranger et de
l’ennemi. Il ne s’agit pas ici de confondre l’État nazi et
l’État de sécurité contemporain : ce qu’il faut
comprendre, c’est que, si on dépolitise les citoyens, ils ne
peuvent sortir de leur passivité que si on les mobilise par la peur
contre un ennemi étranger qui ne leur soit pas seulement extérieur
(c’étaient les juifs en Allemagne, ce sont les musulmans en France
aujourd’hui).
Incertitude et terreur
C’est dans ce cadre qu’il faut considérer le sinistre projet
de déchéance de la nationalité pour les citoyens binationaux, qui
rappelle la loi fasciste de 1926 sur la dénationalisation des
« citoyens indignes de la citoyenneté italienne » et les
lois nazies sur la dénationalisation des juifs.
Un troisième point, dont il ne faut pas sous-évaluer
l’importance, est la transformation radicale des critères qui
établissent la vérité et la certitude dans la sphère publique. Ce
qui frappe avant tout un observateur attentif dans les comptes rendus
des crimes terroristes, c’est le renoncement intégral à
l’établissement de la certitude judiciaire.
Alors qu’il est entendu dans un État de
droit qu’un crime ne peut être certifié que par une enquête
judiciaire, sous le paradigme sécuritaire, on doit se contenter de
ce qu’en disent la police et les médias qui en dépendent –
c’est-à-dire deux instances qui ont toujours été considérées
comme peu fiables. D’où le vague incroyable et les contradictions
patentes dans les reconstructions

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hâtives
des événements, qui éludent sciemment toute possibilité de
vérification et de falsification et qui ressemblent davantage à des
commérages qu’à des enquêtes. Cela signifie que l’État de
sécurité a intérêt à ce que les citoyens – dont il doit
assurer la protection – restent dans l’incertitude sur ce qui les
menace, car l’incertitude et la terreur vont de pair.
C’est la même incertitude que l’on retrouve dans le texte de
la loi du 20 novembre sur l’état d’urgence, qui se réfère
à
« toute personne à l’égard de laquelle il existe de
sérieuses raisons de penser que son comportement constitue une
menace pour l’ordre public et la sécurité ». Il est
tout à fait évident que la formule
« sérieuses raisons
de penser » n’a aucun sens juridique et, en tant qu’elle
renvoie à l’arbitraire de celui qui « pense », peut
s’appliquer à tout moment à n’importe qui. Or, dans l’État
de sécurité, ces formules indéterminées, qui ont toujours été
considérées par les juristes comme contraires au principe de la
certitude du droit, deviennent la norme.
Dépolitisation des citoyens
La même imprécision et les mêmes équivoques reviennent dans
les déclarations des femmes et hommes politiques, selon lesquelles
la France serait en guerre contre le terrorisme. Une guerre contre le
terrorisme est une contradiction dans les termes, car l’état de
guerre se définit précisément par la possibilité d’identifier
de façon certaine l’ennemi qu’on doit combattre. Dans la
perspective sécuritaire, l’ennemi doit – au contraire – rester
dans le vague, pour que n’importe qui – à l’intérieur, mais
aussi à l’extérieur – puisse être identifié en tant que tel.
Maintien d’un état de peur généralisé, dépolitisation des
citoyens, renoncement à toute certitude du droit : voilà trois
caractères de l’État de sécurité, qui ont de quoi troubler les
esprits. Car cela signifie, d’une part, que l’État de sécurité
dans lequel nous sommes en train de glisser fait le contraire de ce
qu’il promet, puisque – si sécurité veut dire absence de souci
(
sine cura) – il entretient, en revanche, la peur et la
terreur. L’État de sécurité est, d’autre part, un État
policier, car, par l’éclipse du pouvoir judiciaire, il généralise
la marge discrétionnaire de la police qui, dans un état d’urgence
devenu normal, agit de plus en plus en souverain.
Par la dépolitisation progressive du citoyen, devenu en quelque
sorte un terroriste en puissance, l’État de sécurité sort enfin
du domaine connu de la politique, pour se diriger vers une zone
incertaine, où le public et le privé se confondent, et dont on a du
mal à définir les frontières.
Giorgio Agamben est un philosophe italien, spécialiste de la
pensée de Walter Benjamin, de Heidegger, de Carl Schmitt et d’Aby
Warburg.
Giorgio Agamben
Giorgio Agamben est né en 1942 à Rome (Italie). Philosophe,
auteur d’une œuvre théorique reconnue et traduite dans le monde
entier, il vient de publier
La Guerre civile. Pour une théorie
politique de la Stasi, traduit par Joël Gayraud (Points, 96
pages, 6,50 euros) et
L’Usage des corps. Homo Sacer, IV,
2, traduit par Joël Gayraud (Seuil, 396 pages, 26 euros).