dimanche 5 mars 2017

Conférence de J.-C. Michéa


SOURCE :
 http://www.journaldumauss.net/?Droit-liberalisme-et-vie-commune

Droit, libéralisme et vie commune.

La conférence qui suit a été donnée le 6 novembre 2015, à Nice, à l’occasion du 42e congrès du Syndicat des avocats de France (celui-ci, fondé dans la foulée de Mai 68, se distingue par sa volonté clairement affichée d’utiliser l’arme du droit au service d’une société plus juste et plus égalitaire). Je remercie tout particulièrement Florian Borg, président du syndicat, Laurence Roque, secrétaire générale, ainsi que mon ami Jean-Jacques Gandini, pour nous avoir autorisés à reprendre ce texte.

On se souvient peut-être de la formule par laquelle, dans le livre I du Capital, Marx résumait les principes de la philosophie libérale : « Liberté, égalité, propriété, Bentham ». « Liberté ! - précisait-il - Car ni l’acheteur ni le vendeur d’une marchandise n’agissent par contrainte ; au contraire, ils ne sont déterminés que par leur libre arbitre. Ils passent contrat ensemble en qualités de personnes libres et possédant les mêmes droits (…). Egalité ! Car ils n’entrent en rapport l’un avec l’autre qu’à titre de possesseurs de marchandises, et ils échangent équivalent contre équivalent. Propriété ! Car chacun ne dispose que de ce qui lui appartient. Bentham ! Car pour chacun d’eux il ne s’agit que de lui-même. La seule force qui les mette en présence et en rapport est celle de leur égoïsme, de leur profit particulier, de leurs intérêts privés. Chacun ne pense qu’à lui, personne ne s’inquiète de l’autre, et c’est précisément pour cela qu’en vertu d’une harmonie préétablie des choses, ou sous les auspices d’une providence tout ingénieuse, travaillant chacun pour soi, chacun chez soi, ils travaillent du même coup à l’utilité générale, à l’intérêt commun ». C’est pourquoi - concluait Marx - le Marché libéral apparaît « en réalité, comme un véritable Eden des droits naturels de l’homme et du citoyen ».
Il y a de fortes chances qu’une telle analyse - qui lie de manière indissoluble le discours des « droits de l’homme » au libéralisme économique (analyse que partageaient la plupart des courants socialistes et anarchistes du XIXe siècle) - soit devenue aujourd’hui à peu près inaudible. La raison première d’un tel discrédit tient naturellement à la prise de conscience collective par l’intelligentsia de gauche - elle s’opère vers la fin des années 1970 - de la nature profondément criminelle du système stalinien (et maoïste). Le problème, c’est qu’en se télescopant avec l’idée - formulée par l’ancien maoïste Michel Foucault, dès 1977, sur fond de montée du néolibéralisme - selon laquelle « tout ce que la tradition socialiste a produit dans l’histoire est à condamner », cette redécouverte salutaire (quoique bien tardive) de la question des libertés individuelles et de leurs indispensables garanties institutionnelles ne pouvait conduire la plupart de ces « nouveaux philosophes » qu’à renouer sans le moindre recul critique avec la vieille axiomatique libérale des « droits de l’homme ».
Je voudrais donc exposer brièvement ici, et en me situant d’un point de vue exclusivement philosophique, les raisons pour lesquelles ce recentrage de la gauche moderne, depuis maintenant plus de trente ans, sur la seule rhétorique des « droits de l’homme » (ou de ce qu’on appelle aussi parfois – en oubliant d’ailleurs, au passage, que cette thématique avait été introduite dans les années cinquante par l’économiste néolibéral Gary Becker [1], puis systématisée, au début des années 1970, par Friedrich Hayek – la « lutte contre toutes les discriminations ») a rendu progressivement inévitable la conversion de cette gauche moderne aux dogmes du libéralisme économique (et notamment à la mystique de la « croissance » et de la « compétitivité »). Ce qui explique évidemment beaucoup de choses de la crise d’identité qui affecte aujourd’hui toute la gauche.
*
Si l’on veut comprendre la naissance de ce qu’on appelle la Modernité – cette rupture radicale dans l’histoire de l’humanité qui est à l’origine du monde contemporain – il faut toujours partir de ce traumatisme originel (qui hante encore tous nos montages institutionnels) provoqué dans l’Europe du XVIe et XVIIe siècles par les effroyables guerres de religion. A la différence, en effet, des guerres classiques - qui peuvent engendrer, à l’occasion, un resserrement des liens communautaires - une guerre civile (et plus encore lorsqu’elle est idéologique) se caractérise d’abord par ses effets socialement destructeurs. Non seulement parce que ses clivages divisent les différentes classes sociales elles-mêmes (noblesse, bourgeoisie et paysannerie catholiques contre noblesse, bourgeoisie et paysannerie protestantes). Mais aussi, et surtout, parce qu’elle conduit presque toujours à désorganiser les solidarités traditionnelles les plus solides, à l’image, par exemple, de celles qui rendent possibles les relations de voisinage ou la vie familiale (« le fils s’arme contre le père, et le frère contre le frère », selon une formule de l’époque). C’est, du reste, la levée de ces ultimes tabous anthropologiques qui explique en grande partie la barbarie et le fanatisme extrêmes que revêt généralement cette forme de « guerre de tous contre tous ». Et l’on comprend pourquoi Pascal - comme tant d’autres intellectuels de l’époque - pouvait voir dans la guerre civile «  le plus grand de tous les maux ».
C’est donc, avant tout, la nécessité impérieuse de trouver une issue politique à cette crise mimétique d’une ampleur sans précédent (une fois épuisées toutes les tentatives de trouver, tout au long du XVIe siècle, un terrain d’entente théologique entre les différents partis en présence) qui explique la manière entièrement inédite dont les « Modernes » ont fini par résoudre le problème « théologico-politique », jetant ainsi les bases intellectuelles de cette société libérale (et donc de la nouvelle vision du Droit qu’elle suppose) qui est aujourd’hui en passe de devenir planétaire. Cette nouvelle manière de penser la politique se fonde sur deux postulats essentiels dont l’« évidence », à la lumière de ces terribles guerres de religion, avait fini par s’imposer à la majorité des penseurs de l’époque.
Premier postulat : La facilité apparente avec laquelle le lien social semble ainsi pouvoir se défaire va désormais être interprétée par les courants dominants de la philosophie moderne comme la preuve que l’être humain n’est nullement cet animal politique (autrement dit, fait pour vivre en société) que décrivaient Aristote et les penseurs médiévaux. Il sera, au contraire, dorénavant perçu comme un « loup » potentiel pour tous ses semblables (selon la formule popularisée par Hobbes). Et cela, du fait de son insociabilité constitutive, c’est-à-dire de sa tendance supposée « naturelle » à n’agir qu’en fonction de son seul intérêt privé ou de son seul amour-propre. Telle est, en somme, l’origine de l’idée pessimiste, et appelée à un bel avenir dans la culture occidentale (il suffit de penser à Freud), selon laquelle la civilisation serait un « simple vernis », toujours prêt à craquer (les situations extrêmes ayant ainsi le privilège de révéler, non pas tant la part d’ombre de l’être humain que sa véritable nature). De ce point de vue, c’est donc bien l’expérience des guerres de religions qui a permis d’installer définitivement au cœur de la philosophie moderne cet imaginaire individualiste dont le principe avait été formulé pour la première fois au XIVe siècle - sur fond de peste noire et de fondation des villes nouvelles - par Guillaume d’Occam et l’école nominaliste (Totum sunt partes – ce qu’on pourrait traduire librement, et de façon « thatchérienne », par « la société n’existe pas, il n’y a que des individus »). C’est alors seulement, en effet, que l’idée va commencer à se répandre que l’homme est un individu indépendant par nature (qui précède donc logiquement la société) et qu’à ce titre, l’égoïsme et la vanité lui sont consubstantiels (le thème de l’« état de nature » n’étant que l’une des manières de présenter cette idée).
Dès que l’on accepte ce postulat individualiste, il devient alors clair que toute politique se voulant « réaliste » (c’est-à-dire entendant considérer « les hommes tels qu’ils sont » et non plus « tels qu’ils devraient être ») devra renoncer à l’idéal antique d’une « société bonne » – que les Humanistes de la Renaissance avaient pourtant réactivé sous la forme du républicanisme civique - pour lui substituer la seule recherche de la moins mauvaise société possible (ce qui revenait, en partie, à renouer avec le pessimisme augustinien), en se bornant, dès lors, à déterminer les conditions d’un simple modus vivendi (un simple « vivre et laisser vivre ») entre les individus qui la composent. C’est, bien sûr, dans ce contexte minimaliste que la notion de « contrat » (concept significativement emprunté à l’univers du droit privé) allait logiquement commencer à jouer un rôle central dans la nouvelle vision de la politique et du Droit.
Le second postulat – qui mettra, en revanche, beaucoup plus de temps à être accepté dans la totalité de ses implications – c’est qu’il est visiblement impossible aux hommes de s’accorder sur la moindre définition commune du Bien, que ce soit sur le plan moral, philosophique ou religieux. Proposition relativiste qui s’accompagne presque toujours de l’idée que nos convictions les plus profondes – celles qui sont censées témoigner de notre vertu ou de notre grandeur - ne sont en réalité que le masque de nos intérêts ou de notre amour propre (ce thème fondamental commande toute l’œuvre de Port Royal et des moralistes du XVIIe siècle). Il s’ensuit qu’on ne pourra contraindre les hommes à coexister de façon pacifique que si l’Etat chargé de maintenir le cadre institutionnel de la vie collective tend à être « axiologiquement neutre ». Autrement dit, s’il renonce à vouloir faire leur bonheur – ou leur salut – malgré eux, en leur imposant une manière de vivre particulière, religieuse, morale ou philosophique (et on comprend mieux, du coup, l’une des formules les plus célèbres de l’époque : « bon juriste, mauvais catholique »).
Bien entendu, c’est seulement chez les auteurs libéraux du XVIIe et du XVIIIe siècle qu’un tel programme de pacification intégrale de la société allait pouvoir être déployé de façon cohérente. Car les solutions absolutistes (celles, par exemple, de Hobbes ou de Pascal) - outre qu’elles conduisaient à fonder la pacification de l’existence sociale sur le sacrifice des libertés individuelles - butaient toutes sur le fait que le monarque absolu restait un sujet individuel dont les caprices personnels – éventuellement dissimulés sous le masque de la « raison d’Etat » - pouvaient, à tout moment réintroduire la division idéologique et donc les conditions de la guerre de tous contre tous. La supériorité philosophique des libéraux, au contraire, c’est d’avoir toujours su théoriser une forme d’association humaine dont le principe devait théoriquement permettre de garantir à la fois la paix civile et les libertés individuelles. Si, en effet, l’essence de la servitude réside bien dans le lien de dépendance personnelle d’un individu envers un autre (selon le modèle des relations pyramidales de la féodalité) il suffisait par conséquent, selon les libéraux, de placer définitivement l’existence collective sous la seule régulation de processus sans sujets, autrement dit de systèmes à la fois anonymes, impersonnels et fondés sur des agencements purement mécaniques de poids et de contrepoids (l’imaginaire mécaniste de la physique galiléenne, puis newtonienne constituant évidemment l’arrière-plan métaphysique d’un tel projet). Et à leurs yeux, seuls deux types d’horlogerie sociale répondaient à cette exigence : d’un côté le Marché (dont la « main invisible » était censée harmoniser les intérêts rivaux par la « loi » de l’offre et de la demande) et, de l’autre, le Droit (dont la logique, sous réserve qu’elle devienne égalitaire et purement procédurale, devait permettre de restaurer à chaque instant l’équilibre toujours précaire entre les libertés concurrentes). Il est d’ailleurs intéressant de noter que c’est précisément sur cette idée que Marx allait concentrer sa critique du libéralisme. Sa théorie du « fétichisme de la marchandise » ayant d’abord pour but d’établir que dans une société libérale, la domination de classe s’exerce toujours de façon indirecte et que c’est, avant tout, « par la médiation des choses » (on songe au roman de Georges Perec) que se réalise, en dernière instance, la domination des uns sur les autres et l’aliénation de tous.
C’est donc à partir de ce dispositif idéologique éminemment révolutionnaire – et généralement présenté comme l’expression même de la Raison - qu’on peut commencer à comprendre le principe central de toute politique libérale selon lequel le « gouvernement des hommes » doit progressivement céder la place à l’« administration des choses ». Principe dont dérivent immédiatement deux corollaires : d’une part, les décisions politiques d’un Etat libéral – n’étant plus soumises aux dogmes d’une quelconque « idéologie » – devront désormais reposer sur des critères purement « techniques » ou « scientifiques » (le concept de « gouvernance » - et le règne corrélatif des « experts » - étant censé symboliser cette « neutralité axiologique » de la politique libérale). Et, d’autre part, l’ensemble des valeurs morales, religieuses ou philosophiques (dont on est désormais convaincu, à la lumière de l’expérience tragique des guerres de religion, qu’elles sont essentiellement arbitraires et subjectives et qu’elles ne peuvent donc conduire les hommes qu’à s’entretuer sans fin) – devront à présent se voir cantonnées à la seule sphère privée. C’est sans doute là le trait le plus dépaysant de la modernité libérale - et qui n’a aucun équivalent ni dans l’histoire antérieure de l’humanité ni dans les civilisations non occidentales. Cette forme de civilisation « cybernétique » repose officiellement, en effet, sur l’idée que toutes les valeurs et toutes les croyances humaines pourraient être systématiquement privatisées (ce que Pierre Manent traduira en écrivant que le « libéralisme est le scepticisme devenu institution »).
NB : Le fait que l’euro soit la seule monnaie au monde dont les billets de banque ne comportent plus aucune figure humaine ou historique (mais seulement des ponts et des portes) est sans doute l’un des symptômes les plus spectaculaires (et les plus inquiétants !) de cette volonté farouche des dirigeants européens d’effacer jusqu’aux dernières traces de cette « subjectivité » humaine susceptible de perturber le bon fonctionnement d’une économie et d’un marché modernes. Le libéralisme est bel et bien un « antihumanisme théorique ».
*
Il suffit alors d’articuler le principe individualiste (l’idée que l’individu est indépendant par nature et qu’il possède donc des droits logiquement antérieurs à toute forme de société donnée) et l’impératif de « neutralité axiologique » pour comprendre aussitôt le sens exact du mot « liberté » tel qu’il fonctionne dans l’idéologie libérale. Comme l’énonce, en effet, l’article 4 de la déclaration de 1789, elle «  consiste à faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ; ainsi l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de borne que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi ». Ce texte est d’une clarté admirable. Il implique qu’on ne pourra plus, désormais, invoquer la moindre norme morale, philosophique, ou religieuse (ou, en langage libéral, « idéologique ») pour venir limiter, d’une façon ou d’une autre, le droit naturel de chacun à vivre comme il l’entend (à faire, par exemple, ce qu’il veut de son temps, de son corps, ou de son argent). La seule limite qu’un libéral puisse concevoir à l’exercice d’une telle liberté ne donc pourra être que l’égale liberté dont disposent les autres membres de la société. De là, cette thèse fondamentale de la philosophie libérale : seule la liberté peut limiter la liberté. Elle n’a d’autre limite qu’elle-même.
Bien entendu, le fait qu’on définisse parfois la société libérale comme une société dont la liberté serait la valeur fondamentale ne contredit en rien le principe de neutralité axiologique. C’est que cette liberté représente beaucoup moins une valeur au sens habituel du terme que le pouvoir reconnu à chaque individu – en tant que propriétaire privé de lui-même (c’est Locke qui introduira ce vocabulaire) - de déterminer en toute indépendance l’ensemble des valeurs morales, religieuses et philosophiques qui seront les siennes (en ce sens, il faudrait plutôt dire qu’elle constitue une « méta-valeur »). C’est donc précisément parce que, dans une société libérale, il existe une valeur théoriquement partagée par tous,- la « liberté » - que cette société ne peut en partager aucune autre (une religion peut, certes, être pratiquée de façon majoritaire dans tel ou tel pays libéral mais c’est là un simple fait empirique – dû à une convergence contingente et provisoire des choix individuels – et qui ne fonde aucun droit). Si parler de vie commune n’a de sens que là où il existe des valeurs et des pratiques morales et culturelles partagées, il faut donc en conclure qu’une politique libérale exclut par définition toute prise en compte théorique de cette sphère anthropologique particulière (sinon, bien entendu, dans le cadre de considérations purement politiciennes et électorales). C’est ce qui explique, entre autres, la phobie étonnante des idéologues libéraux à l’égard de tout concept d’« identité » (autrement dit, de normes culturelles ou linguistiques partagées par une collectivité). Et également le problème récurrent que pose au libéralisme une institution comme l’Ecole. Quelle culture commune – aussi bien littéraire qu’historique – une école libérale pourrait-elle bien transmettre aux nouvelles générations si l’on suppose, en effet, avec l’anthropologue thatchérien Jean-Loup Amselle, que « la culture n’existe pas » et qu’il « n’existe que des individus » ? Comme on le voit, le Droit libéral est donc très différent des Droits traditionnels, qui s’adossaient toujours à un ordre métaphysique ou religieux. On doit bien plutôt le comparer à un simple code de la route dont la fonction est, par définition, strictement technique : éviter les collisions et les accidents, sans jamais prescrire aux automobilistes la « bonne » destination qu’ils auraient à prendre. Cette analogie avec le code de la route est, du reste, familière aux libéraux modernes. C’est ainsi que Foucault – dans sa volonté de soustraire nos choix de vie à toute emprise morale (c’est le principe de ce qu’il célébrait comme la « vie antifasciste ») reconnaissait au néolibéralisme, et particulièrement à Gary Becker (l’un des futurs conseillers de Reagan) - l’immense mérite politique d’avoir su élaborer une définition axiologiquement neutre du crime. Définition qui permettait enfin d’abolir, aux yeux de l’auteur de Surveiller et Punir, toute différence philosophique « entre une infraction au code de la route et un meurtre prémédité » (on peut supposer que ce genre d’approche purement libérale de la délinquance a dû jouer un rôle non négligeable dans le divorce croissant entre l’intelligentsia de gauche et les classes populaires !).
Ainsi présentée, la philosophie libérale ne nous est pas seulement familière. Pour beaucoup de gens de gauche – depuis l’abandon, il y a trente ans, de toute référence au projet socialiste – elle semble même être devenue la seule politique d’émancipation concevable (comme on l’a notamment vu pendant la séquence historique du « mariage pour tous »). Pourtant, quand on y regarde de plus près, les choses ne sont pas si simples qu’un lecteur du Monde ou de Libération pourrait le penser. Car la cohérence pratique d’une telle construction repose entièrement, en effet, sur l’idée qu’il est toujours possible de conférer un sens juridique précis au fait de « nuire à autrui ». Certes, pour les libéraux classiques - disons un Benjamin Constant ou un John Stuart Mill – il s’agissait là d’un point qui ne soulevait aucune difficulté particulière, pour peu qu’on accepte de faire preuve d’un minimum de bon sens ou d’un peu de réflexion rationnelle. Mais cela tient d’abord au fait qu’ils vivaient dans une société capitaliste tout juste naissante et qu’ils prenaient donc encore appui, à leur insu, sur un héritage moral et philosophique partagé dont personne, à l’époque, n’aurait songé à « déconstruire » le principe. Pour ces libéraux historiques il allait de soi, par exemple, qu’il existait des critères suffisamment solides pour distinguer, dans la plupart des cas, un individu « sain d’esprit » d’un fou, un enfant d’un adulte, ou un homme d’une femme.
Le problème, c’est qu’une société libérale – comme Marx n’a cessé de le souligner – est travaillée en permanence par une dynamique révolutionnaire (celle de cette accumulation indéfinie du capital dont Marx ajoutait qu’elle ne saurait connaître « aucune limite morale ni naturelle »). Dynamique qui la porte à déployer peu à peu toutes les possibilités qui sont inscrites dans son logiciel initial (ce n’est pas par hasard si l’idée que « le monde bouge » est l’une des clés de la propagande publicitaire) et à noyer ainsi dans « les eaux glacées du calcul égoïste » toutes les valeurs qui paraissaient encore évidentes ou sacrées aux générations antérieures. Il devait donc forcément arriver un moment où ce processus de désagrégation continuelle des cultures précapitalistes finirait par éveiller l’idée (dont seul Sade avait eu l’intuition au XVIIIe siècle) selon laquelle tous les montages normatifs légués par l’histoire – y compris, par conséquent, ceux du sens commun et de la décence commune – ne représentent, en fin de compte, que des « constructions culturelles arbitraires » et généralement élaborées à des fins de domination ou de « stigmatisation » de telle ou telle catégorie de la population (des départements entiers de l’université bourgeoise sont d’ailleurs affectés, depuis des années, à cette tâche de « déconstruction » permanente). C’est, bien entendu, dans ce nouveau contexte « postmoderne » (dont l’entrée du système de production capitaliste dans sa phase néolibérale représente, à partir de la fin des années 1970, l’arrière-plan politique et économique) qu’il va devenir de plus en plus compliqué de continuer à assigner à l’acte de « nuire à autrui » un sens précis et univoque. Tout comportement légitime aux yeux des uns (porter la burka, caricaturer Mahomet, consommer des drogues, pratiquer le lancer de nain, fumer dans l’espace public, ou suggérer, dans un clip publicitaire, que le Père Noël n’existe pas) pourra, en effet, être à présent perçu par d’autres comme une atteinte intolérable à la manière de vivre qu’ils ont librement choisie et, par voie de conséquence, à leur « fierté » particulière ou à leur « estime de soi » (Il y a une dizaine d’années, un mouvement d’extrême gauche avait même poussé ce processus de déconstruction des « stéréotypes » populaires jusqu’à défendre l’idée que « vol, viol, meurtre ne sont que des délits d’opinion »). Telle est sans doute l’origine la plus claire de ce que j’ai appelé dans mes livres une « nouvelle guerre de tous contre tous par avocats interposés » (et dont l’Amérique libérale a naturellement été le berceau originel).
Or à partir du moment où l’on entend traiter ce nouveau type de problème dans le seul cadre axiologiquement neutre du droit libéral (reconnaître une nouvelle liberté à certains – par exemple celle de se droguer ou de pratiquer l’inceste dans le cadre de relations librement consenties – conduit-il à priver une autre catégorie de la population de ses droits symétriques ? Et si tel n’est pas le cas, de quel droit s’opposer alors à cette nouvelle liberté si conforme à l’« évolution des mœurs » ?), il devient, en effet, pratiquement impossible d’opposer la moindre objection cohérente à l’expansion continuelle de la demande de nouveaux droits. Bien entendu, un débat de type philosophique - prenant donc en compte les effets politiques, économiques, psychologiques ou moraux de telle ou telle revendication sur la vie commune - pourrait permettre dans un grand nombre de cas (à condition d’être démocratiquement organisé) de s’accorder sur une distinction raisonnable entre ce qui constitue un véritable progrès social et humain et ce qui ne représente, au contraire, qu’une expression de la décomposition marchande du lien social (voire, dans certains cas, un pur délire idéologique). Mais c’est justement un tel type de débat qu’une approche exclusivement juridique de ces « problèmes de société » - la seule qui soit conforme au principe libéral de « neutralité axiologique » - exclut par définition. Dans ces conditions, il ne peut plus exister la moindre base légitime – c’est-à-dire qu’on ne puisse aussitôt diaboliser comme « conservatrice », « réactionnaire » ou « phobique » - pour endiguer le déferlement continu des nouvelles revendications « sociétales ». Au nom de quoi, par exemple, irait-on pénaliser la pédophilie, dès lors que les partenaires sexuels sont supposés consentants (je rappelle que la célèbre pétition de janvier 1978 avait ainsi été signée par la quasi-totalité de l’intelligentsia de gauche de l’époque) ? Ou encore refuser aux enfants le droit de voter dès l’âge de 9 ans, ou celui de choisir de nouveaux parents à partir de leur douzième année (de nombreuses pétitions circulent, ou ont circulé, en faveur de ces deux revendications) ? Ou le droit pour un individu de sexe masculin d’exiger de la collectivité qu’elle reconnaisse officiellement qu’il est réellement une femme, pour une Américaine blanche qu’elle est réellement une Noire (le cas s’est présenté cette année, aux Etats-Unis, avec l’affaire Rachel Dolezal) ou pour une anorexique qu’elle est réellement obèse ? Et notons, au passage, que cette dérive « postmoderne » d’une grande partie de la gauche intellectuelle revient tout simplement à inverser l’idée de Marx selon laquelle on ne doit jamais juger les hommes sur la représentation qu’ils se font d’eux-mêmes mais d’abord sur ce qu’ils sont réellement (le ralliement au libéralisme culturel implique donc simultanément un ralliement aux formes les plus naïves de la métaphysique idéaliste, comme on le peut le voir, entre autres, sur l’exemple particulièrement caricatural de l’idéologie du « genre »).
La pente naturelle du droit libéral (ou, si l’on préfère, la solution de facilité) sera donc de s’engager de plus en plus – au gré des différents rapports de force (et de lobbying) qui travaillent une société donnée - dans la voie d’une régularisation progressive de tous les comportements possibles et imaginables (sur le mode sceptique, en somme, du « après tout, pourquoi pas ? »). Forme de fuite en avant étrangère, par définition, à tout souci de cohérence philosophique. Rien n’interdit ainsi qu’on puisse un jour avoir, en simultané, la légalisation du cannabis et l’interdiction du tabac ; le combat contre la prostitution et la proposition de créer un corps d’« assistantes sexuelles » (sur le modèle de la Suède, cette Corée du Nord du libéralisme culturel) destinée à satisfaire la libido des personnes handicapées, et ainsi de suite. Fuite en avant aussi surréaliste qu’évidemment dénuée de tout terme assignable. 
A l’horizon logique de cette tendance de fond de la société libérale à dissoudre toutes les manières de vivre communes, on retrouve donc bien ce qu’Engels appelait, dès 1845, l’« atomisation du monde », processus qu’il décrivait comme la « désagrégation de l’humanité en monades dont chacune a un principe de vie particulier et une fin particulière » (et, contrairement à l’idée que propagent aujourd’hui les médias officiels, cette dénonciation de la disparition progressive de toute valeur commune n’était nullement, à l’époque, le privilège d’une pensée « décliniste », « nostalgique » ou « réactionnaire » ; elle était également au centre de toute la littérature socialiste). Le problème - et tous les anthropologues le savent - c’est qu’une communauté humaine ne peut survivre que dans la mesure où elle reproduit en permanence du lien. Ce qui suppose naturellement entre ses membres ce minimum de langage commun et de normes culturelles communes, à défaut desquels les pratiques d’entraide et de solidarité quotidiennes sur lesquelles reposent le lien social (et que Marcel Mauss a magistralement analysées dans l’Essai sur le don) laissent nécessairement la place au règne du « chacun pour soi » et à la guerre de tous contre tous. Or quel peut bien être le langage commun d’une société que sa logique profonde conduit justement à privatiser en permanence toutes les valeurs qui rendaient encore possible l’existence d’une vie commune (c’est-à-dire de systèmes de relations échappant encore largement aux rapports purement contractuels du Droit et de l’échange économique), et dont les membres, selon la formule du libéral John Rawls, devraient être supposés « mutuellement indifférents » ?
C’est ici, bien sûr, que le libéralisme politique et culturel (les deux sont liés puisque si chacun a le droit de vivre « comme il l’entend » il s’ensuit nécessairement qu’aucune manière de vivre ne peut être tenue pour supérieure à une autre) n’a plus d’autre alternative que de prendre appui sur le libéralisme économique. Car la seule solution du problème qui soit entièrement compatible avec les postulats du libéralisme politique et culturel, c’est celle que Voltaire – dans sa volonté farouche de neutraliser tous les fanatismes religieux – avait su formuler en son temps avec une clarté exemplaire : « Quand il s’agit d’argent – écrivait-il ainsi – tout le monde est de la même religion ». Et c’est pourquoi – soulignait-il encore – « vers l’an 1750, la nation, rassasiée d’histoires romanesques, de réflexions morales plus romanesques encore et de disputes théologiques sur la grâce, se mit enfin à raisonner sur les blés » [3]. Et comment s’en étonner ?
Seul, en effet, le monde enchanté du « doux commerce » (et de la « main invisible » du marché) peut réconcilier à nouveau les hommes que le libéralisme culturel tend en permanence à séparer et à enfermer dans leur bulle existentielle privée (les écouteurs rituellement vissés sur les oreilles de l’adolescent moderne donnant une assez bonne image de ce règne libéral de la séparation généralisée que dénonçait Guy Debord). Et cela parce qu’il représente tout simplement la seule forme de lien social (fondé sur le donnant/ donnant de l’échange contractuel) capable de s’articuler intégralement avec les principes de liberté individuelle et de neutralité axiologique. L’échange marchand n’exige de nous, en effet, aucun renoncement à notre liberté « naturelle » puisqu’il ne repose que sur l’intérêt bien compris des deux parties contractantes (ce n’est pas de la bienveillance du boulanger – rappelait Adam Smith – que nous attendons notre pain, mais bien du souci « égoïste » qu’il a de ses propres intérêts). Ni même le moindre investissement moral ou affectif, puisque – comme l’écrivait Milton Friedman – « le marché est la seule institution qui permette de réunir des millions d’hommes sans qu’ils aient besoin de s’aimer, ni même de se parler » (le e-commerce, en éliminant tout face-à-face, ne faisant que porter cette tendance à l’absolu). C’est pourquoi, tôt ou tard, l’économie de marché finit toujours par apparaître comme la seule « religion » possible d’une société axiologiquement neutre, et comme l’unique moyen de restaurer un minimum de lien social dans une société en voie d’atomisation culturelle. A condition, toutefois, de préciser aussitôt, avec Guy Debord, qu’une société marchande (la commercial society d’Adam Smith) ne peut jamais réunir le séparé « qu’en tant que séparé » (la différence entre un ami réel et un « ami Facebook », permet de mesurer à quel point le développement du monde ambigu des « réseaux sociaux » et de la connexion généralisée est directement proportionnel au déclin des relations sociales en face-à-face). Il suffit d’ailleurs d’observer la foule des centres-villes se dirigeant religieusement, le samedi après-midi, vers le temple de la consommation local, pour vérifier qu’elle ne possède presque plus d’autre principe d’unité officielle que le règne omniprésent de la Marchandise et du Spectacle (un règne sur lequel l’intelligentsia de gauche contemporaine - à la différence de celle des années soixante - n’a malheureusement plus grand-chose à dire) [2].
J’ajoute que cette solution voltairienne - si elle permet de comprendre que libéralisme culturel et libéralisme économique ne sont que les deux faces du même projet historique (sinon comment expliquer qu’ils progressent presque toujours du même pas ?) - ne fait jamais que déplacer le problème. Car non seulement le monde impitoyable de la concurrence marchande généralisée ne peut que relancer à son tour, et sous d’autres formes, cette guerre de tous contre tous (ou « guerre économique ») que les libéraux espéraient initialement conjurer. Mais la logique du marché, ne pouvant connaître, par définition, aucune limite morale ou naturelle, en vient nécessairement, tôt ou tard, à subvertir le monde du Droit lui-même (ne parle-t-on pas déjà d’un « marché des normes juridiques » ?). Jusqu’à rendre aujourd’hui imaginable (c’est d’ailleurs bien l’enjeu principal des négociations actuelles sur le traité transatlantique) un monde où les Etats de Droit se verraient graduellement dépossédés de leur derniers pouvoirs de régulation juridique au seul profit des arbitrages privés et de tribunaux privés.
Comment alors échapper à ce cercle infernal ? Sachant qu’il ne s’agit évidemment pas, ici, de dénoncer comme purement « formelles », « illusoires » ou « mensongères » ces libertés fondamentales dont l’idéologie des « droits de l’homme » prétend monopoliser aujourd’hui la défense (parler sans plus de précaution de la « fable des droits de l’homme » - comme le font, par exemple, les « Indigènes de la République » - risquerait donc surtout de réintroduire la fable stalinienne, fasciste ou islamiste). Il s’agit, tout au contraire, de proposer une autre manière philosophique de fonder ces libertés indispensables qui, en permettant enfin de désamorcer le principe d’illimitation qui ronge de l’intérieur l’idéologie libérale des droits de l’homme, éviterait ainsi d’ouvrir en grand les portes de la bergerie socialiste au loup de Wall Street (car qui commence par Kouchner finit toujours par Macron !). Or quitte à être perçu comme « passéiste » ( « quand être absolument moderne est devenu une loi spéciale proclamée par le tyran, ce que l’honnête esclave craint plus que tout, c’est qu’on puisse le soupçonner d’être passéiste » répondait habituellement Debord à ce type d’« objection » ), il me semble que tout l’intérêt philosophique de la critique socialiste du XIXe siècle (et particulièrement de ses variantes « libertaires » et « anarchistes ») tenait précisément à son projet de refonder l’idéal de liberté et d’égalité (sur ce plan, le socialisme est évidemment l’héritier des Lumières) sur d’autres bases philosophiques que celles de l’anthropologie libérale (il faut dire que la loi Le Chapelier qui, en 1791, déduisait logiquement de cette anthropologie libérale l’interdiction des coalitions ouvrières avait suffisamment préparé le mouvement socialiste naissant à comprendre ce que signifiait exactement « liberté, égalité, propriété, Bentham »). De là, par exemple, cette critique permanente par Marx des robinsonnades de l’idéologie libérale (qu’il s’agisse du « chasseur et du pêcheur individuels et isolés par lesquels commencent Smith et Ricardo » ou de l’idée que la liberté pourrait être définie comme une « abstraction inhérente à l’individu isolé »). « L’homme – soulignait-il ainsi à la suite d’Aristote – est non seulement un animal social mais un animal qui ne peut s’isoler que dans la société ». Ce qui rendait aux yeux de Marx l’hypothèse d’une « indépendance naturelle » de l’individu « aussi absurde que le serait le développement du langage sans la présence d’individus vivant et parlant ensemble » (inutile de dire que toute l’anthropologie contemporaine a amplement confirmé ce point de vue de Marx et des fondateurs du socialisme)
Or ce refus de réduire l’essence de la société à un simple agrégat « de particules contractantes n’ayant entre elles de relations que fondées sur le calcul d’intérêt » (j’emprunte cette formule à la Gouvernance par les nombres, un essai absolument remarquable d’Alain Supiot) ne nous rappelle pas seulement qu’il existe aussi des liens qui libèrent (comme, par exemple, l’amour, l’amitié ou le sens de l’entraide), et que notre épanouissement individuel trouve ainsi certaines de ses conditions indispensables dans l’existence d’une véritable vie commune (dans une société socialiste – disait Proudhon – « la liberté de chacun rencontrera dans la liberté d’autrui non plus une limite, comme dans la déclaration des droits de l’homme de 1791, mais un auxiliaire » ). Il permet également de comprendre l’ambigüité constitutive de l’idéal d’émancipation propre à l’idéologie libérale (idéal dont toute critique est malheureusement devenue sacrilège pour de nombreux intellectuels de la gauche post-mitterrandienne). Du fait de son axiomatique individualiste, il lui est, en effet, philosophiquement impossible d’interpréter de façon cohérente (ou même tout simplement d’imaginer) les effets anthropologiquement - et psychologiquement - dévastateurs qu’entraîne inexorablement sur la vie commune (par exemple celle d’un village ou d’un quartier) le remplacement accéléré de tous les rapports humains fondés sur l’entraide, la convivialité et la logique du don par de pures relations contractuelles – qu’elles soient juridiques ou marchandes. On sait bien, par exemple, qu’une copropriété est d’autant plus vivable que l’application stricte du règlement y est toujours subordonnée aux règles de la convivialité. Il suffit, en revanche, qu’un ou deux copropriétaires calculateurs et procéduriers fassent leur apparition pour transformer aussitôt cet espace de vie commune en terrain d’une nouvelle guerre de tous contre tous.
Considérons, par exemple, la question, devenue emblématique, du travail dominical (ce n’est par hasard si le premier essai de Proudhon, publié en 1839, était une Célébration du Dimanche). Du point de vue libéral, ma décision de travailler le dimanche ne regarde évidemment que moi et mon employeur (il s’agit d’un simple contrat privé entre deux adultes consentants). Et du moment que je vous reconnais le droit symétrique de ne pas travailler le dimanche (autrement dit, que je ne cherche pas à vous enlever la moindre liberté) une telle décision se présente forcément comme la conséquence logique de mon droit « naturel » à utiliser mon temps personnel « comme je l’entends ». La situation serait exactement la même s’il s’agissait d’un contrat liant une prostituée à son client, ou une riche bourgeoise de Beverly Hills à une mère célibataire mexicaine chargée de porter son enfant à sa place (cette forme de GPA – destinée à épargner aux femmes riches les désagréments physiques d’une grossesse – est en train de se répandre à vive allure aux Etats-Unis). D’un point de vue strictement libéral le questionnement philosophique doit nécessairement s’arrêter là.
Il suffit pourtant d’un minimum de réflexion politique et philosophique pour comprendre qu’une telle décision dissimule, sous l’apparence d’un choix purement personnel et d’un contrat purement privé, toute une philosophie de la vie commune. Si le dimanche doit devenir un jour comme les autres (« manchedi » et non plus dimanche), non seulement, en effet, le salaire horaire dominical se verra rapidement aligné sur sa norme hebdomadaire (annulant ainsi tous les avantages matériels qu’un calcul à court terme avait d’abord permis d’obtenir) ; mais les rythmes collectifs (ceux qui rendent possible, par exemple, une vie familiale, sportive ou associative) s’en trouveront également bouleversés de fond en comble. Avec, comme effet prévisible, une diminution progressive de l’autonomie de chacun, c’est-à-dire du degré de contrôle que les individus peuvent encore exercer sur la vie qui leur est faite (elle rendra par exemple plus difficile à des parents de synchroniser leurs efforts pour donner à leurs enfants le type d’éducation qu’ils ont choisie). C’est donc bien, en définitive, parce que l’approche libérale est structurellement incapable d’intégrer dans son logiciel cette part de la vie humaine qui devrait impérativement rester commune si le mot d’humanité a encore un sens (elle ne peut reconnaître que la vie publique - réglée par le Droit - et la vie privée, dont elle n’a rien à dire) qu’autant de choix officiellement présentés comme purement « privés » – et ne relevant, à ce titre, que du droit de chacun à vivre « comme il l’entend » – finissent si souvent par se traduire, pour le plus grand nombre, par des contraintes de vie supplémentaires dont ils se seraient généralement bien passé (quiconque, aujourd’hui, décide de vivre sans téléphone portable, sans ordinateur ou sans voiture comprendra immédiatement ce que je veux dire ). De là, le paradoxe - relevé par Marc Hunyadi dans La tyrannie des modes de vie – d’une société dont les libertés individuelles ne cessent apparemment de s’étendre alors même que l’autonomie réelle de chacun se réduit chaque jour un peu plus.
Le problème serait, bien sûr, identique s’il s’agissait d’augmenter la charge fiscale des riches ou de fixer par la loi un revenu maximum inconditionnel. D’un point de vue libéral, il ne peut s’agir, là encore, que d’une violation caractérisée du droit de chacun à disposer librement du revenu
de son travail (quand bien même ce « travail » consisterait à s’enrichir en dormant) : par exemple le jouer en bourse, le donner à des pauvres ou – comme Pierre Cardin – racheter progressivement toutes les maisons d’un petit village provençal à seule fin de les laisser inhabitées et éclairées jour et nuit (et comme le répondait un journaliste de Canal plus à un habitant de ce village qui déplorait les effets sur la vie commune de cette étrange lubie : « mais enfin chacun est quand même libre de faire ce qu’il veut de son argent ! »). Pourtant, dès qu’on quitte le terrain purement juridique - celui qui privilégie, en dernière instance, les relations d’individu à individu - pour porter la question sur le plan politique, moral et philosophique (qui est celui de la vie commune) on doit bien constater qu’il existe un lien très précis entre l’enrichissement sans fin d’une minorité et la précarisation croissante de l’existence du grand nombre (« l’argent va à l’argent », telle est - aujourd’hui plus que jamais - la loi du capitalisme financier). Et par conséquent qu’il existe des niveaux de revenu (par exemple celui des maîtres de la Silicon Valley ou celui des stars du football moderne) dont il y a réellement un sens à dire qu’ils sont objectivement indécents (tout comme il existe des conditions de travail ou de logement objectivement indécentes). Et cela tout simplement parce qu’ils rendent impossibles, ou problématique, tout sentiment de vivre sur la même planète et donc toute possibilité d’un monde commun (le fait qu’un nombre croissant de riches décident désormais de vivre sur des îles paradisiaques ou dans de luxueuses communautés fermées – les fameuses gated cities – constituant la matérialisation la plus visible de cette « sécession des élites » qu’analysait Christopher Lasch). Or ce concept orwellien de « décence commune » (tout comme celui de sens commun) ne saurait évidemment jouer aucun rôle dans les constructions « axiologiquement neutres » du libéralisme (qu’elles soient économiques, politiques ou culturelles). Le risque est alors de confondre définitivement l’idéal d’émancipation individuelle d’un Proudhon, d’un Orwell ou d’un Camus avec celui du Marquis de Sade, de Bill Gates ou de Jacques Séguéla. C’est visiblement là un piège que l’intelligentsia de gauche contemporaine - tout à son primat des questions dites « sociétales » - apparaît de moins en moins capable d’éviter.
En séparant ainsi la revendication des nouveaux droits de l’individu (certains étant légitimes, d’autres non) de toute définition politique, économique et morale des conditions d’une vie commune aussi libre et égalitaire que possible (ce qui revient à confondre, en dernière instance, le règne des individus autonomes – celui que devrait toujours chercher à favoriser un projet socialiste et libertaire - et celui des individus atomisés – celui que met quotidiennement en place le système libéral), on s’achemine donc inévitablement vers un type de société dont l’ idéologie officiellement « égalitariste » se développe paradoxalement au même rythme que celui des inégalités réelles. Et dans laquelle la multiplication indéfinie des nouveaux « droits » de l’individu trouve son envers réel dans une soumission toujours plus marquée de la vie humaine aux seules lois du Marché mondial et de sa révolution technologique permanente. Une société, en somme, dans laquelle – comme l’écrivait prophétiquement Michel Clouscard – tout est permis (ce qui est le principe du libéralisme culturel) mais où rien n’est possible (c’est le principe du libéralisme économique : There is no other alternative »).
Le problème est donc le suivant – et c’est celui sur lequel réfléchissent aujourd’hui un nombre grandissant de mouvements révolutionnaires dans les pays du Sud (notamment en Amérique latine) [4] : dans quel nouveau langage philosophique et politique – capable de prendre enfin en compte l’instance de la vie commune et de distinguer ainsi les libertés qui renforcent notre autonomie de celles qui accroissent notre atomisation - pourrait-on retraduire la défense des libertés civiques fondamentales de telle façon que ce langage ne puisse plus jamais être retourné contre les peuples et les individus, ni (ce qui revient au même) au bénéfice d’un système fondé sur la privatisation continuelle de toutes les valeurs et de tous les biens qui ont vocation à rester – ou à devenir - communs ? Marx avait sans doute ouvert une piste intéressante lorsqu’il proposait de distinguer, dans le Capital, le « pompeux catalogue des droits de l’homme » - dont le développement est en droit illimité – de ce que pourrait être une « modeste Magna Carta ».
J’avoue être suffisamment « passéiste » pour croire encore que ce n’est certainement pas en continuant à tourner systématiquement le dos – comme la gauche le fait depuis maintenant plus de trente ans – à ce qu’il y avait de meilleur dans la tradition socialiste, anarchiste et populiste du XIXe siècle qu’un tel travail, devenu aujourd’hui plus indispensable que jamais, aura la moindre chance d’être conduit à son terme.
 [1]
Novembre 2015

Entretien Jean-Claude Michéa

SOURCE :
http://www.lesinrocks.com/2017/01/11/idees/philosophe-jean-claude-michea-predit-mort-capitalisme-11899399/

Dans un essai stimulant, Notre ennemi le capital, le philosophe prophétise la fin proche et souhaitable du libéralisme. Et établit Podemos en modèle pour la gauche européenne. Entretien.


De nombreux intellectuels de gauche restent hermétiques, voire opposés, à vos écrits. Le dialogue est-il définitivement rompu ?

Jean-Claude Michéa – Si tel est le cas, je n’y suis pour rien ! Je ne refuserai évidemment jamais de débattre avec quelqu’un sous le seul prétexte qu’il serait “opposé à mes écrits”. Encore faut-il qu’il s’agisse d’un véritable débat et non d’une descente de police. Le problème – André Perrin l’a lumineusement montré dans ses incroyables Scènes de la vie intellectuelle en France –, c’est que l’ancienne culture du débat est aujourd’hui en passe de céder définitivement la place à celle de l’intimidation et de la chasse aux sorcières.

On juge beaucoup moins un auteur sur ce qu’il a réellement écrit (quand bien même il s’agirait d’un romancier comme Houellebecq) que sur les sombres intentions qu’on lui prête ou les usages nauséabonds qu’il est toujours possible de faire de son œuvre. Cette inquiétante dérive – qui en dit long, au passage, sur le sentiment de panique qui s’est emparé d’une partie du clergé universitaire et médiatique – ne peut naturellement conduire qu’à justifier “intellectuellement” les falsifications les plus grossières et les raccourcis les plus simplistes. J’en sais quelque chose.

Pourquoi les intellectuels “conservateurs” semblent avoir plus de facilité à se référer à vous que ceux que l’on qualifie de “gauche” ?

Pour la même raison, j’imagine, qu’un admirateur de Chesterton ou de Bernanos sympathisera toujours plus facilement avec un texte de Proudhon, de William Morris ou de Guy Debord qu’avec un essai de BHL, de Raphaël Glucksmann ou d’Alain Minc. Mais vous soulevez là, au fond, tout le problème des rapports historiques entre la « gauche » et le mouvement socialiste. La première, en effet, s’est toujours définie comme le “parti du mouvement”, du “Progrès” et de l’“avant-garde” en tout. Parti dont l’ennemi premier ne peut donc être, par définition, que la “Réaction” ou “le vieux monde”. Or si la critique socialiste originelle reprenait bien sûr à son compte la plupart des dénonciations de l’Ancien Régime et du pouvoir de l’Eglise, elle portait avant tout, au contraire, sur ce que Marx appelait la “loi du mouvement de la société moderne”.

Loin de partager les illusions de la gauche du XIXe siècle sur les bienfaits de la nouvelle société industrielle et de son Droit abstrait, les penseurs socialistes les plus radicaux avaient donc compris, dès le début, le caractère fondamentalement ambigu de la notion de “Progrès” (qu’on songe par exemple à l’avenir que nous réservent, de nos jours, la Silicon Valley ou l’agriculture industrielle). C’est pourquoi toute pensée qui se voudrait encore “de gauche”, et uniquement de gauche, s’expose inévitablement à toute une série de dérives suicidaires. Il n’est que trop facile, en effet, de confondre l’idée qu’“on n’arrête pas le Progrès” avec l’idée qu’on n’arrête pas le capitalisme. Telle est, selon moi, la racine philosophique la plus constante de toutes les mésaventures de la gauche moderne.

Le journaliste du Figaro Alexandre Devecchio consacre un chapitre de son livre, Les Nouveaux Enfants du siècle, à la “Génération Michéa” dans laquelle il range pêle-mêle : François Xavier Bellamy, Madeleine Bazin de Jessey, Mathieu Bock-Côté ou bien encore Eugénie Bastié. Que pensez-vous de cette classification ? Avez-vous le sentiment d’avoir influencé une nouvelle génération d’intellectuels ou de militants politiques ?

Si l’analyse de Devecchio est exacte, cela voudrait donc dire qu’un auteur qui a toujours refusé de participer à la moindre émission télévisée, dont les livres ne se vendent qu’à quelques milliers d’exemplaires – et non à des “dizaines de milliers” comme l’affirme régulièrement un Jean-Loup Amselle – et qui distille de surcroît au compte-goutte ses interviews aurait néanmoins le pouvoir d’influencer toute une “génération” ! J’avoue être très sceptique. Mais si tel était le cas, ce serait plutôt réconfortant. Cela prouverait au moins qu’il est encore possible de passer à travers les mailles du filet.

Selon vous, les classes populaires prennent conscience du fait que les deux grands partis du “bloc libéral” détruisent leurs acquis sociaux, et elles se réfugient dans l’abstention ou le vote “néo-boulangiste”. Comment faire de cette prise de conscience un levier pour une alternative “de gauche” ?
Les classes populaires subissent de plein fouet, par définition, toutes les nuisances du système capitaliste. Or, ce dernier, à la différence des sociétés antérieures, se caractérise avant tout par le fait – comme l’écrivait Karl Marx – que les relations entre les hommes y prennent essentiellement la forme d’un rapport entre les choses (le “fétichisme de la marchandise” n’étant que la manifestation quotidienne la plus visible de cette “réification”). En d’autres termes, la domination du capital est d’abord celle d’une logique anonyme et impersonnelle qui s’impose à tous, y compris aux élites elles-mêmes – quelles que soient par ailleurs la cupidité réelle et la vanité sans bornes de ces élites.


En abandonnant définitivement, à la fin des années 1970, cette grille de lecture socialiste – pourtant plus actuelle que jamais, comme la crise de 2008 l’a encore amplement prouvé –, la gauche ne pouvait donc laisser aux classes populaires qu’une seule issue politique : personnaliser à l’extrême l’origine systémique de leurs souffrances quotidiennes et de leur exaspération grandissante en l’attribuant à la seule existence des immigrés, des Juifs ou de l’Etat fiscal. C’est bien ce renoncement à toute critique radicale de la dynamique déshumanisante et écologiquement destructrice du capitalisme qui explique, pour l’essentiel, les progrès constants du vote “néo-boulangiste”. Ce dernier ne prospère jamais, en effet, que sur ce que Renaud Garcia a si bien appelé le “désert de la critique”. Et ce ne sont certainement pas les sermons moralisateurs de l’élite médiatique et intellectuelle qui pourront y changer quoi que ce soit.

Vous défendez que retrouver la “radicalité” originelle de la gauche serait insuffisant pour regagner la confiance des classes populaires. Mais la posture “ni de gauche ni de droite” est occupée par Marine Le Pen et Emmanuel Macron. Dès lors, n’est-on pas dans une impasse ?
En 1874, les proscrits de la Commune réfugiés à Londres avaient tenu à rappeler à tous “ceux qui seraient tentés de l’oublier” que “Versaillais de gauche et Versaillais de droite doivent être égaux devant la haine du peuple”. Telle était effectivement, jusqu’à l’affaire Dreyfus, la position dominante du mouvement socialiste (en 1893, Jules Guesde et Paul Lafargue appelaient encore les prolétaires à chasser du pouvoir “les voleurs de gauche ou de droite”). Position radicale qu’on retrouve à l’identique, de nos jours, dans le célèbre slogan de Podemos: “nous ne sommes ni de gauche ni de droite, nous sommes ceux d’en bas contre ceux d’en haut”.


Si Marine a pu si facilement retourner à son profit cette vieille maxime socialiste – tout en veillant, bien sûr, à en désamorcer les implications les plus radicales –, c’est donc bien, encore une fois, parce que la gauche, une fois actée sa conversion à l’économie de marché, lui a abandonné de fait le monopole de la dénonciation des effets économiques et culturels humainement et socialement destructeurs de la dynamique du capital (sans que le Front national ne renonce d’ailleurs pour autant au mythe de la “croissance”). Dénonciation de surcroît peu cohérente, puisqu’il va de soi qu’on ne peut pas célébrer à la fois l’unité nationale et la lutte des classes. Quant au “ni gauche ni droite” de Macron (il conviendrait de distinguer ici ce “ni gauche ni droite” d’en haut du “ni gauche  ni droite” d’en bas), c’est encore un autre problème. C’est dire – vous avez entièrement raison sur ce point – l’impasse dans laquelle nous nous trouvons !

Pourquoi faites-vous du dépassement du clivage gauche/droite la première des priorités politiques pour combattre le capitalisme ?
Pour deux raisons majeures. D’une part, le clivage gauche/droite, tel qu’il fonctionne aujourd’hui, conduit toujours à opposer un “peuple de gauche” à un “peuple de droite” (c’est d’ailleurs tout le sens de cette importation récente du système américain des primaires). Or, la seule ligne de démarcation politiquement féconde est celle qui inviterait, au contraire, à fédérer l’ensemble des classes populaires contre cette oligarchie libérale qui ne cesse de dissoudre leur mode de vie spécifique dans les “eaux glacées du calcul égoïste” (Marx).


D’autre part, ce clivage a aujourd’hui presque entièrement changé de sens. Il ne met plus aux prises, comme au XIXe siècle, les partisans d’un ordre divin sanctifiant les inégalités de naissance et les héritiers de la philosophie des Lumières. Il scinde au contraire celle-ci en deux camps officiellement rivaux. D’un côté ceux qui, dans la lignée d’Adam Smith et de Turgot, voient dans l’extension continue du marché le fondement premier de la liberté individuelle. De l’autre, ceux qui considèrent que c’est plutôt l’extension indéfinie des “droits de l’homme” qui en constitue le moteur principal. Mais à partir du moment où le libéralisme économique de la “droite” moderne doit être défini, selon la formule de Friedrich Hayek, comme le droit absolu “de produire, de vendre et d’acheter tout ce qui peut être produit ou vendu” (qu’il s’agisse d’une montre connectée, d’une dose de cocaïne ou du ventre d’une mère porteuse), il est clair qu’il ne pourra jamais se développer de façon intégralement cohérente sans prendre tôt ou tard appui sur le libéralisme culturel de la “gauche” (je laisse ici de côté l’usage purement électoral par une partie de la droite de la rhétorique conservatrice).

En d’autres termes, Hayek implique Foucault et Foucault implique Hayek. Autant dire que nous aurons donc de plus en plus affaire – si rien ne change – à ce que Debord appelait déjà “les fausses luttes spectaculaires des formes rivales du pouvoir séparé”. Luttes dont le seul vainqueur réel – Podemos l’a bien compris – ne peut être que le capital et son “mouvement incessant du gain toujours renouvelé” (Marx).

Pourquoi vous moquez-vous des intellectuels – comme François Cusset récemment – qui parlent de “droitisation de la société” ? Ce diagnostic vous semble-t-il infondé ?

 L’usage de ce concept médiatique souffre de deux défauts majeurs qui le privent de tout sens précis. D’une part, il invite à considérer la « société » comme un bloc homogène. Ce qui conduit à masquer le divorce croissant entre le discours modernisateur des élites du Système – dont le regard se tourne chaque jour un peu plus vers la Silicon Valley – et le rejet grandissant de ce même Système par les milieux populaires. De l’autre, il tend également à homogénéiser la notion de “droite”. Or celle-ci est par définition plurielle. Elle peut tout aussi bien conduire à légitimer l’ubérisation intégrale de la vie, comme chez les libertariens, que le recours à l’Etat total, comme dans le fascisme. Mais peut-être, après tout, que ce concept de “droitisation” ne visait seulement que la redécouverte de ces valeurs dites “traditionnelles” qui – à l’image du sentiment d’appartenance, de l’exigence de civilité, ou du sens du passé – ont toujours contribué à freiner, dans les classes populaires, le processus d’atomisation du monde dont le capitalisme est structurellement porteur. Il ne représenterait alors qu’une des multiples façons dont les élites libérales ont coutume de stigmatiser le “repli sur soi” et le “passéisme” de ces classes “subalternes”. Debord avait pourtant répondu d’avance à ce genre de critique. “Quant être absolument moderne – écrivait-il – est devenu une loi spéciale proclamé par le tyran, ce que l’honnête esclave craint plus que tout, c’est qu’on puisse le soupçonner d’être passéiste”.

Quand il a renoncé à se représenter à la présidentielle, François Hollande a déclaré : “Le plus grand danger, c’est le protectionnisme”, l’assimilant ainsi au nationalisme. Pensez-vous que la majorité de la population soit encore sensible à cet avertissement ?
Le système capitaliste repose, par définition, sur la production sans cesse croissante de marchandises prioritairement destinées à être vendues sur un marché où la concurrence devrait théoriquement être libre et non faussée. Dans cette optique libérale, toute intervention protectionniste ne peut donc que compromettre la reproduction élargie du capital. Mais comme il est devenu plus difficile aujourd’hui – du fait de la fameuse “droitisation de la société” – de présenter cette libre concurrence capitaliste comme une valeur de gauche (c’est pourtant bien ce que faisait Hollande, en 1985, dans La gauche bouge), il apparaît donc désormais plus rentable, pour une gauche libérale, de prétendre que toute critique du libre-échange mondialisé procéderait, en réalité, d’un esprit “nationaliste” ou “fascisant”. On retrouve là, en somme, le vieux sophisme popularisé par BHL dans L’Idéologie française : si l’extrême droite dénonce le capitalisme, c’est bien la preuve que toute critique du capitalisme est d’extrême droite.


Même s’il ne concernait au départ que les classes moyennes des grandes métropoles, Nuit debout ne pouvait-il pas être un point de convergence avec les classes populaires ?

Le problème c’est que ce mouvement, en effet très prometteur au début, a été presque immédiatement noyauté par les éléments les plus caricaturaux de la gauche “radicale” parisienne (songeons aux célèbres “réunions non-mixtes” !). Et, du coup, présenté avec la plus grande bienveillance par la plupart des médias officiels. Ce qui n’était assurément pas le meilleur moyen d’élargir rapidement sa base sociologique et de rencontrer un écho enthousiaste dans la France périphérique !

Vous défendez le bilan de Podemos en estimant qu’il s’agit du “seul mouvement radical européen” à avoir compris l’impératif du dépassement des clivages traditionnels. Pourquoi ce modèle n’a-t-il pas été décliné dans d’autres pays d’Europe ? L’échec originel de Syriza en Grèce repose-t-il dans son ancrage à gauche ?
Le succès de Podemos s’explique avant tout par trois facteurs : l’ampleur de la crise économique espagnole, l’existence d’un groupe d’intellectuels nourris, à l’image de Pablo Iglesias et de Juan Carlos Monedero, de la lecture d’Antonio Gramsci et de la connaissance directe des luttes révolutionnaires d’Amérique latine, et la capacité corrélative de ces intellectuels à se mettre à l’écoute des classes populaires. De toute évidence, les autres pays d’Europe n’en sont pas encore là !


Quant à Syriza, fondé au départ sur des bases politiques voisines, son échec s’explique d’abord par le triomphe de la ligne de Tsípras sur celle de Varoufákis. Autrement dit, par l’illusion que l’oligarchie bruxelloise pourrait encore servir d’autres intérêts que ceux des marchés financiers internationaux. C’était vraiment mal connaître une Angela Merkel.

Vous écrivez que le système libéral “prend l’eau de toute part” et que sa disparition est “inévitable”. Sommes-nous dans une situation pré-révolutionnaire ? Quelle alternative politique pourrait s’y substituer ?
Le capitalisme postdémocratique se heurte aujourd’hui à trois limites majeures. La limite morale, car il détruit progressivement les bases anthropologiques de toute vie commune. La limite écologique, car une croissance infinie est évidemment impossible dans un monde fini. Et la limite systémique, parce que son entrée dans le règne du “capital fictif” – comme Ernst Lohoff et Norbert Trenkle l’ont établi de façon magistrale dans La Grande Dévalorisation – le rapproche à grands pas de son stade terminal.


Règne moderne du capital fictif qui s’explique lui-même par le fait que la reproduction élargie du capital repose désormais moins – du fait de l’innovation technologique incessante – sur le travail vivant des hommes que sur une pyramide de dettes qui ne pourront plus jamais être remboursées. Mais rien ne dit – dans ce champ de ruines que la gauche a laissé derrière elle – que la période de catastrophes qui s’annonce ainsi aura une fin heureuse. Elle peut tout aussi bien conduire à l’avènement d’un monde postcapitaliste qui marierait de façon inédite Brazil et Mad Max. Tel était déjà le sombre avertissement de Rosa Luxemburg, il y a plus d’un siècle.

Propos recueillis par Mathieu Dejean et David Doucet


jeudi 2 mars 2017

Résister au monde de Trump par T. Snyder

SOURCE :
http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/11/19/les-vingt-lecons-de-timothy-snyder-pour-resister-au-monde-de-trump_5033962_3232.html

Les vingt leçons de Timothy Snyder pour résister au monde de Trump

L’historien américain tire des enseignements du XXe siècle pour établir un kit de survie destiné à se remettre du désastre que constitue, selon lui, l’élection du magnat de l’immobilier.

Les Américains ne sont pas plus avisés que les Européens, qui ont vu la démocratie succomber au fascisme, au nazisme ou au communisme. Notre seul avantage est que nous pouvons apprendre de leur expérience. C’est le bon moment pour le faire. Voici vingt leçons du XXe siècle adaptées aux circonstances du jour.
1. N’obéissez pas à l’avance. L’autoritarisme reçoit l’essentiel de son pouvoir de plein gré. Dans des moments comme ceux-ci, les individus prédisent ce qu’un gouvernement répressif attend d’eux et commencent à le faire de leur propre initiative. Ça vous est déjà arrivé, n’est-ce pas ? Arrêtez. L’obéissance anticipée renseigne les autorités sur l’étendue du possible et accroît la restriction des libertés.
2. Protégez les institutions. Respectez la justice ou les médias, ou bien un tribunal ou un journal en particulier. Ne parlez pas des « institutions » en général, mais de celles que vous faites vôtres en agissant en leur nom. Les institutions ne se protègent pas elles-mêmes. Elles tombent comme des dominos si elles ne sont pas défendues dès l’origine.
3. Souvenez-vous de la déontologie professionnelle. Lorsque des gouvernants montrent le mauvais exemple, les engagements professionnels envers des pratiques justes deviennent très importants. Si les avocats font leur travail, il sera difficile de détruire l’Etat de droit, et si les juges font le leur, de tenir des procès spectacles.
4. Quand vous écoutez des discours politiques, faites attention aux mots. Prêtez l’oreille à l’usage répété des termes « terrorisme » et « extrémisme ». Ouvrez l’œil sur les funestes notions d’« état d’exception » ou d’« état d’urgence ». Et élevez-vous contre l’usage dévoyé du vocabulaire patriotique.
5. Gardez votre calme quand arrive l’inconcevable. Lorsque survient l’attentat terroriste, rappelez-vous que les groupes autoritaires n’espèrent ou ne préparent de tels actes que pour asseoir un pouvoir plus fort. Pensez à l’incendie du Reichstag. Le désastre soudain qui nécessite la fin de l’équilibre des pouvoirs, l’interdiction des partis d’opposition, etc., est un vieux truc du manuel hitlérien. Ne vous y laissez pas prendre.
6. Soignez votre langage. Evitez de prononcer des phrases que tout le monde reprend. Imaginez votre propre façon de parler, même si ce n’est que pour relayer ce que chacun dit. N’utilisez pas Internet avant d’aller au lit. Rechargez vos gadgets loin de votre chambre à coucher, et lisez. Quoi ? Peut-être Le Pouvoir des sans-pouvoir, de Vaclav Havel ; 1984, de George Orwell ; La Pensée captive, de Czestaw Milosz ; L’Homme révolté, d’Albert Camus ; Les Origines du totalitarisme, de Hannah Arendt ; ou Rien n’est vrai tout est possible, de Peter Pomerantsev.
7. Démarquez-vous. Il faut bien que quelqu’un le fasse. Il est facile de suivre, en paroles comme en actes. Il l’est moins de dire ou de faire quelque chose de différent. Mais sans un tel embarras, il n’y a pas de liberté. Dès le moment où vous montrez l’exemple, le charme du statu quo se rompt, et d’autres suivent.
8. Croyez en la vérité. Abandonner les faits, c’est abandonner la liberté. Si rien n’est vrai, personne ne peut plus critiquer le pouvoir, puisqu’il n’y a plus de base pour le faire. Si rien n’est vrai, tout est spectacle. Le plus gros portefeuille paie pour les plus aveuglantes lumières.
9. Enquêtez. Découvrez les choses par vous-même. Passez plus de temps à lire de longs articles. Soutenez le journalisme d’investigation en vous abonnant à la presse écrite. Comprenez que ce que vous voyez à l’écran ne cherche parfois qu’à vous faire du mal. Ajoutez à vos favoris des sites comme PropOrNot.com, qui démystifie les campagnes de propagande en provenance de l’étranger.
10. Pratiquez une politique « corporelle ». Le pouvoir veut que vous vous ramollissiez dans votre fauteuil et que vos émotions s’évanouissent devant l’écran. Sortez. Déplacez votre corps dans des endroits inconnus au milieu d’inconnus. Faites-vous de nouveaux amis et marchez ensemble.
11. Echangez des regards, dites des banalités. Ce n’est pas seulement de la politesse. C’est un moyen de rester en contact avec votre environnement, de briser les barrières sociales inutiles, et d’en venir à comprendre à qui vous fier ou non. Si nous entrons dans une culture de la dénonciation, vous ressentirez le besoin de connaître le paysage psychologique de votre vie quotidienne.
12. Sentez-vous responsable du monde. Remarquez les croix gammées et les autres signes de haine. Ne détournez pas le regard, ne vous y habituez pas. Retirez-les vous-même et donnez l’exemple afin que les autres fassent de même.
13. Refusez l’Etat à parti unique. Les partis qui prennent le contrôle des Etats étaient autrefois autre chose. Ils ont su exploiter un moment historique pour interdire toute existence politique à leurs rivaux. Participez aux élections locales et nationales tant que vous en avez la possibilité.
14. Dans la mesure de vos moyens, faites des dons aux bonnes causes. Choisissez un organisme caritatif qui vous convient et configurez le paiement automatique. Vous saurez alors que vous avez employé votre libre-arbitre à encourager la société civile à aider les autres à faire quelque chose de bien.
15. Protégez votre vie privée. Les dirigeants peu scrupuleux emploieront ce qu’ils savent de vous pour vous nuire. Nettoyez votre ordinateur des logiciels malveillants. Rappelez-vous qu’envoyer un courrier électronique est comme écrire dans le ciel avec de la fumée. Pensez à utiliser des formes d’Internet alternatives, ou, plus simplement, utilisez-le moins. Cultivez les échanges de personne à personne. Pour la même raison, ne laissez pas irrésolus les problèmes juridiques. Les Etats autoritaires sont comme des maîtres chanteurs, à l’affût de tout crochet pour vous harponner. Essayez de limiter les crochets.
16. Apprenez des autres et des autres pays. Entretenez vos amitiés à l’étranger ou faites-vous y de nouveaux amis. Les difficultés que nous traversons ne sont qu’un élément d’une tendance plus générale. Et aucun pays ne pourra trouver de solution à lui tout seul. Assurez-vous que vous et votre famille avez des passeports en règle.
17. Prenez garde aux paramilitaires. Quand des hommes armés se prétendant antisystème commencent à porter des uniformes et à déambuler avec des photos du chef, la fin est proche. Lorsque ces milices paramilitaires, la police officielle et l’armée commencent à se mélanger, la partie est terminée.
18. Réfléchissez bien avant de vous armer. Si vous portez une arme dans un service public, Dieu vous bénisse et vous protège. Mais n’oubliez pas que certains errements du passé ont conduit des policiers ou des soldats à faire parfois des choses irrégulières. Soyez prêt à dire non. (Si vous ne savez pas ce que cela signifie, contactez le Musée du Mémorial américain de l’Holocauste et renseignez-vous sur les formations en éthique professionnelle.)
19. Soyez aussi courageux que vous le pouvez. Si aucun de nous n’est prêt à mourir pour la liberté, alors, nous mourrons tous de l’absence de liberté.
20. Soyez patriote. Le président entrant ne l’est pas. Donnez l’exemple de ce que l’Amérique pourrait signifier pour les générations à venir. Elles en auront besoin.

Timothy Snyder, professeur d’histoire à l’université de Yale, Etats-Unis.
Traduit de l’anglais par Olivier Salvatori.

mercredi 22 février 2017

La nuit

SOURCE :
http://www.telerama.fr/idees/michael-foessel-philosophe-la-nuit-est-toujours-marquee-par-l-imprevisible,154493.php#xtor=

Michaël Foessel, philosophe : “La nuit est toujours marquée par l'imprévisible”

Publié le 22/02/2017

Mystérieuse et obscure, la nuit fascine et bouscule les hiérarchies du jour. Pleine d'excentricité, elle s'institutionnalise, aussi. S'affranchissant de l'orgueil du noctambule, Michaël Foessel a entrepris un fabuleux voyage au bout de cet univers, pour mieux le décrypter dans “La Nuit. Vivre sans témoin”.
Souvent je me demande ce que je fais encore là. Seul ou entouré, dans le noir ou baigné par des lumières artificielles, dans une rue obscure ou aux abords d'une piste de danse, la même question : "Qui suis-je, moi qui veille ?" Dès l'instant où cette question se pose, je sais que la nuit est terminée. » Noctambule et professeur à l’école polytechnique, le philosophe Michaël Foessel, né en 1974, livre un essai passionnant et exigeant sur la nuit, publié par les éditions Autrement : La Nuit. Vivre sans témoin. Il y met en lumière toute la complexité de ce moment mystérieux, tantôt ténébreux tantôt étoilé, et sans jamais céder ni à la supériorité du regard diurne ni à l’orgueil du noctambule. Entretien avec le philosophe-hibou, qui décrypte autant la disparition des trains de nuit que les tweets nocturnes de Donald Trump !

Avec ce livre, cherchez-vous à réhabiliter la nuit ?
Je cherche en effet à valoriser la nuit contre une certaine tradition « diurne » de la philosophie qui accorde un privilège au soleil, au jour, aux idées claires et distinctes. On y voit moins bien la nuit, certes, mais on y perçoit surtout autrement : tout le corps est engagé. Par exemple, un bruit qui serait anodin en plein jour (le craquement du bois d’un meuble) devient un événement qui provoque l’effroi. On tâtonne : le toucher devient donc une source d’information. De nuit, la nature semble s’animer ; le monde n’est plus un spectacle, mais un drame. Il me semble que ces expériences incertaines où l’on devine ce que l’on ne voit pas clairement sont précieuses. Car, faute de lumière, on se garde de juger pour essayer de comprendre.
La nuit est-elle domestiquée par le rythme effréné du 24 heures sur 24, et 7 jours sur 7— le 24/7 pour reprendre le titre de Jonathan Crary que vous citez ?
La tendance du capitalisme est de rendre le temps productif de jour comme de nuit, indifféremment aux horloges biologiques. En ce sens, la contrainte du travail de nuit est une manière de nier la différence entre les temporalités : c’est un fait que la durée moyenne de sommeil diminue partout dans le monde depuis un siècle. Pour autant, je ne mettrai pas toutes les lumières artificielles sur le même plan. Celle qui me semble préoccupante est la « lumière blanche », celle des néons que l’on retrouve dans les salles d’attente des aéroports, dans les parkings, les centres commerciaux ou les open spaces. Effectivement, elle fonctionne 24 heures sur 24, abolissant le rythme naturel du lever et du coucher du soleil. La lumière blanche construit un espace transparent dévolu à la consommation et à la productivité. Mais il ne s’agit pas d’une colonisation de la nuit par le jour car une telle lumière blafarde n’existe nulle part dans le jour. Les néons produisent plutôt un troisième temps, indifférent à la différence entre le jour et la nuit, les lumières et les ombres. D’ailleurs c’est une lumière qui ne s’éteint jamais. C’est par elle que la nuit se trouve aujourd’hui domestiquée.

Vous évoquez Berlin. La nuit parisienne vous semble-t-elle désenchantée ?
L’état d’une société démocratique se juge en partie d’après ses nuits. Pour une raison simple : la nuit évoque toutes sortes de peurs et d’angoisses, on ne peut donc prendre le risque de s’y aventurer que si règne une certaine confiance entre les citoyens. La nuit parisienne a longtemps été réputée dans le monde entier : dans Paris est une fête, Hemingway relate les nuits des années 1920 à Montmartre et Montparnasse. Nuits de beuveries sans doute, mais aussi nuits d’artistes et de confrontations politiques dont la tradition se perpétuera au moins jusqu’en 1968. On dit souvent que cette nuit-là, où s’expérimente une remise en cause carnavalesque des hiérarchies du jour, s’est aujourd’hui éteinte sous les effets de la muséification de Paris. Il y a du vrai dans ce jugement. Paris est devenue une ville trop monumentale et trop riche pour accueillir des extravagances nocturnes. On ne compte plus les règlements consécutifs aux injonctions des associations de riverains qui restreignent la créativité nocturne. Par comparaison, Berlin est une ville qui n’a ni les avantages ni les inconvénients de la grandeur architecturale : elle a été rasée en 1945. Pour cette raison, sans doute, l’habitation de la nuit n’y est pas perçue comme une menace pour l’ordre public. Mais je ne voudrais pas avoir l’air trop pessimiste et je résiste à tous les types de jugements du style « la nuit (ou n’importe quoi d’autre), c’était mieux avant… ». Il vient aussi un moment où les contraintes du jour (en particulier en matière de performance économique) rendent nécessaires des contreparties nocturnes. C’est la « dépense improductive » dont parlait Georges Bataille et qu’il illustrait justement par la fête. Il faut espérer que Paris retrouve ce chemin parce qu’elle est une ville habitée et non pas simplement visitée par des touristes et peuplée de bureaux.
Que reflète le succès de toutes ces Nuits des idées, Nuits de la philosophie, Nuits de la lecture, etc. ?
Incontestablement un désir de nuit. C’est justement dans les villes où la nuit a été désertée pour des raisons politiques ou économiques que ce genre de manifestations rencontre le plus grand succès. Comme s’il fallait s’autoriser de temps à autre la liberté de penser ou de créer bien après que le soleil se soit couché. Cela dit, il me semble qu’il faut s’appuyer sur ce que ce succès révèle en termes de désirs plutôt que de multiplier ces « Nuits » plus ou moins officielles. Si la nuit suppose un certain degré d’organisation, elle demeure toujours à la limite du chaos. Un événement nocturne n’est pas réductible à l’« événementiel » où la fête est obligatoire, mais aussi très encadrée. Habiter la nuit ne peut pas être laissé à l’initiative des institutions, il faut laisser aux individus le soin de construire des agencements à l’abri des regards publics.
Comment comprendre cette affirmation : « Mes nuits sont plus belles que vos jours  » ?
Le noctambule est souvent un être orgueilleux. Il est convaincu de vivre des moments plus intenses que ceux qui dorment ou bien sont condamnés au labeur. À ce titre, je me méfie un peu de cette affirmation qui provient souvent de ceux qui, socialement, ont les moyens d’investir la nuit pendant que les autres dorment pour reconstituer leur force de travail. L’arrogance de certains noctambules n’est pas seulement pénible, elle est surtout contradictoire avec la dimension égalitaire de la nuit où, du fait de l’obscurité, la logique des comparaisons devrait s’interrompre. Il en va de même pour les être « ténébreux » : ils affirment la supériorité absolue de la nuit sur le jour, du noir sur la lumière, du silence sur la parole, etc. Ils témoignent de la supériorité de la nuit sur le jour, mais comme ils « témoignent », ils ne sont pas fidèles à la nuit. Plutôt que de dire que les nuits sont plus belles que les jours, il faut dire avec Alexandre, le personnage de La Maman et la putain de Jean Eustache joué par Jean-Pierre Léaud : « Vous savez comme les gens sont beaux la nuit ». Le clair obscur incite à l’indulgence des regards, on y perçoit la beauté des autres jusque dans leurs excentricités.
Donald Trump est-il un sujet nocturne ? Qu’il tweete autant la nuit, qu'est-ce que cela signifie ?
J’ignore ce qu’il en est des nuits de Donald Trump, et je préfère ne pas trop en savoir sur le sujet… De ce qu’il nous montre, il serait plutôt la caricature des mauvaises lumières artificielles, celles qui ne s’arrêtent jamais à la manière des écrans qu’il inonde de ses tweets. Cette propension de certains politiciens à occuper l’espace médiatique jour et nuit, comme un emballement sans fin ni direction, manifeste le mépris à l’égard des rythmes humains. C’est un mode de communication qui ne laisse plus aucune place au clair-obscur et requiert l’attention permanente (et épuisante) des spectateurs. De ce genre de personnages, on aimerait qu’ils prennent le temps de s’éclipser plutôt que de saturer nos regards.
Pourquoi les trains de nuit ont-ils disparu ? Qu'est-ce que cela dit de notre société ?
Les motifs avancés sont d’ordre économiques et sécuritaires, l’alliance entre ces deux termes étant d’ailleurs tout à fait caractéristique de notre présent. La tradition des trains de nuit est un hommage à la lenteur. Je pense par exemple au mythique train de nuit pour Lisbonne qui, bien davantage que l’avion, donnait une perception concrète des distances et, par conséquent, du voyage. La nuit dessine un espace pour des rencontres inattendues et ces trains inscrivaient ces rencontres dans un temps dévolu d’habitude à l’intime : la nuit et le sommeil. Que ces trains ne soient pas rentables ou qu’ils ne répondent pas aux critères d’une sécurité omniprésente ne constitue pas, selon moi, une raison suffisante pour les supprimer. Pour celui qui les voyait passer, ils incarnaient aussi une certaine présence : des lumières fugitives qui traversent le noir et participent de la vie nocturne.
« On consent à la nuit parce qu'elle est dénuée de témoins à charge », écrivez-vous.
Si la nuit est le temps par excellence des voleurs, c’est en raison de cette absence de témoin. On y voit moins bien la nuit, en sorte que les témoignages sont équivoques. Un très ancien principe du droit romain veut que, après le coucher du soleil, on ne reçoive plus de témoignage et que l’on remette le jugement au lendemain. A partir de là, il me semble que l’on peut considérer la nuit comme un espace où la question de la justice, du bien et du vrai est mise en suspens. On devine les choses plus qu’on ne les reconnaît. En ce sens, il y a une profonde amoralité de la nuit : les critères moraux du jour sont neutralisés, laissant la place à une foule d’excentricités. L’absence de témoin, qui n’est pas l’absence d’amitié, constitue un ressort puissant de l’attirance pour la nuit. De manière différente, l’insomniaque et le noctambule en font l’expérience : en s’abandonnant à la nuit, ils cessent de vivre sous le regard impérieux des autres. Cette possibilité d’égarement n’est pas dénuée de risques, comme lorsqu’une idée absurde et obsédante s’empare de l’esprit d’un insomniaque. Durant la nuit, l’absence de témoin fait que l’esprit et le corps peuvent errer. Au sens littéral, la nuit est toujours marquée par l’imprévisible : on ne voit pas d’emblée le bout du chemin. Pour entrer dans la nuit, il faut accepter le risque de ces chemins de traverse où l’on n’est pas reconnu par d’autres. Il n’est pas toujours facile de vivre sans témoin, mais à une époque où la pénombre est envahie par des caméras de vidéosurveillance, cela reste un beau risque à courir.
Pourquoi faut-il penser la nuit comme une négation et non comme une privation ?
Si l’on dit que la nuit est « privée de lumière », on présuppose que le jour est le temps normal et, par conséquent, qu’il manque quelque chose à la nuit. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le mot « jour » désigne à la fois la période où le soleil est levé et la totalité du temps terrestre (incluant donc la nuit). Nous sommes dans la même situation linguistique qu’avec les mots « homme » et « femme » : le premier terme désigne à la fois le tout et la partie. C’est pourquoi on lui donne si souvent, mais à tort, l’avantage (« le masculin l’emporte »...). Mieux vaut dire, donc, que la nuit est la négation plutôt que la privation du jour. Il y a un conflit entre ces deux termes dont l’alternance rythme le temps humain, mais sans que l’on soit contraint de privilégier l’un ou l’autre. Mon livre traite en réalité des variations nocturnes : qu’est-ce que la nuit fait au jour ? Prenons un exemple. Lorsqu’un individu a très peur ou qu’il est pris en faute, il ferme les yeux. Non pour ne rien voir, mais pour ne pas être vu. C’est comme s’il convoquait la nuit en plein jour : il ferme les yeux pour devenir invisible. Cet exemple montre bien que l’on peut faire advenir la nuit dans le jour et que leur conflit est prometteur. Il peut faire nuit à n’importe quelle heure, chaque fois que nos regards deviennent plus indulgents. Dans ce cas aussi, on dit que quelqu’un « ferme les yeux » sur une petite faute, une erreur commise par un autre mais qu’il préfère ignorer. La nuit manque si peu de la lumière du jour qu’elle permet parfois de l’adoucir.
Vous citez Kant : « La nuit est sublime, le jour est beau ». Etes-vous d'accord ?
Je suis souvent d’accord avec Kant ! Il veut dire par là que la nuit est liée à des plaisirs paradoxaux. On trouve un plaisir sublime dans l’effroi, dans l’informe, dans la surprise. Le sublime se distingue du beau en ce qu’il inclut toujours un moment négatif : pour jouir de la nuit, il faut prendre le risque de s’y perdre. Par exemple, le ciel étoilé est sublime plutôt que beau : le regard est sans cesse dépassé par le nombre incalculable d’étoiles. Nous sommes souvent tentés de ne pas regarder ce qui est plus grand que nous, et de préférer les choses jolies aux choses sublimes. La nuit nous rappelle à l’inverse qu’il y a de la grandeur dans ce que nous ne maîtrisons pas et qu’il vaut parfois la peine de risquer l’errance.


mardi 14 février 2017

Le philosophe Slavoj Zizek sur l'élection de Donald Trump

SOURCE :
http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20170130.OBS4599/le-vrai-cauchemar-de-la-gauche-que-trump-soit-un-bon-president.html


Le vrai cauchemar de la gauche: que Trump soit un bon président

Par Slavoj Žižek, philosophe.


Publié le 31 janvier 2017 à 19h08

Quelques jours avant l’entrée en fonctions de Trump, Marine Le Pen était attablée dans un café de la Trump Tower, comme en attente d’une convocation auprès du futur président des États-Unis. La rencontre n’a pas eu lieu, mais les événements consécutifs à la cérémonie d’investiture semblent s’inscrire dans la suite logique de ce rendez-vous manqué.
Le 21 janvier, les partis de la droite populiste européenne se sont réunis à Coblence derrière le slogan «Liberté pour l’Europe». Le Pen a donné le ton à ce congrès en appelant les Européens à se réveiller et à suivre l’exemple des électeurs britanniques et américains. D’après elle, le Brexit et la victoire de Trump auront «un effet domino» en Europe. Elle considère que Trump «ne supporte pas un système d’oppression des peuples»:

2016 a été l’année où le monde anglo-saxon s’est réveillé. 2017 sera, j’en suis sûre, l’année du réveil des peuples de l’Europe continentale.
En quoi consiste donc ce réveil ? Dans «l’Interprétation du rêve», Freud rapporte ce cauchemar: un père, s’étant assoupi pendant la veillée funèbre de son fils, rêve que celui-ci prend feu et lui adresse ce reproche: «Père, ne vois-tu pas que je brûle ?» À son réveil, il constate en effet qu’un cierge s’est renversé, enflammant le linceul. Pour pouvoir continuer de dormir, il a intégré à son rêve l’odeur de fumée perçue dans son sommeil.
S’est-il réveillé au moment où le stimulus externe (la fumée) est devenu trop intense pour être absorbé dans le scénario onirique ? Ou, au contraire, son rêve était censé retarder le moment du réveil mais, parce que la vision qui lui est apparue en rêve, cette question brûlante que lui pose le spectre de son fils, était bien plus terrifiante que la réalité, le réveil lui a permis de trouver une échappatoire dans la réalité, d’esquiver l’insoutenable traumatisme de sa culpabilité dans la mort du fils et de continuer de rêver.


N’en va-t-il pas ainsi du réveil populiste ? Dans les années 1930 déjà, Adorno suggérait que l’injonction nazie «Deutschland, erwache !» (Allemagne, réveille-toi !) signifiait en réalité tout le contraire: venez partager notre rêve nazi (des juifs comme de l'ennemi extérieur qui menace l’harmonie de notre société), fermez les yeux sur les antagonismes qui scindent notre réalité sociale !
C’est précisément ce que fait aujourd’hui la droite populiste: si elle nous appelle à nous réveiller face à la menace de l’immigration, c’est pour mieux nous faire rêver et nous fermer les yeux sur les antagonismes qui fissurent notre capitalisme mondial.

"America First !"

Le discours d’investiture de Trump, purement idéologique, était truffé d’incohérences. Le diable est dans les détails, dit-on. À première vue, ce discours n’est pas si éloigné des propos qu’aurait pu tenir Bernie Sanders: je parle au nom des travailleurs opprimés, des laissés-pour-compte, je fais entendre votre voix, je vous donne le pouvoir…
Pourtant, outre la dissonance flagrante entre ces déclarations et les premières nominations de l’administration Trump (comment le secrétaire d’État Rex Tillerson, PDG d’Exxon Mobil, pourrait-il se faire le porte-parole des travailleurs exploités ?), plusieurs indices donnent une tonalité particulière à son message.
Trump fustige les «élites de Washington», mais il ne s’en prend pas aux capitalistes ni aux banquiers. Il dit vouloir renoncer au rôle de policier mondial, mais il se fait fort d’anéantir le terrorisme musulman, d’empêcher les tests de missiles balistiques en Corée du Nord et de mettre un terme à l’occupation par Pékin des îles en mer de Chine méridionale.
Au fond, il plaide pour un interventionnisme militaire à l’échelle mondiale, au profit des seuls intérêts américains, sans s’embarrasser des droits de l’homme et de la démocratie. Dans les années 1960, le mouvement écologique s’était donné pour devise de «Penser global, agir local». Trump promet exactement le contraire: «Penser local, agir global».
Les libéraux s’offusquent du slogan «America First !», comme si ce n’était pas plus ou moins ce que fait chaque pays, comme si l’Amérique n’avait pas choisi d’assumer un rôle mondial justement parce que ce rôle sert ses propres intérêts. C’est le sous-texte de ce slogan qui est navrant: avec la fin du siècle américain, les États-Unis se résignent à n’être qu’un pays parmi d’autres. Pour comble de l’ironie, les gauchistes qui n’avaient de cesse de critiquer la prétention des États-Unis à jouer au policier mondial en viendront peut-être à regretter le temps où les États-Unis imposaient des normes démocratiques au monde entier.

Rage anti-establishment

Ce qui est intéressant dans le discours inaugural de Trump, et ce qui le rend tellement efficace, c’est que ses incohérences font écho à celles de la gauche libérale.
Une fois de plus, la défaite de Clinton est le prix à payer pour avoir neutralisé Bernie Sanders. Si elle a perdu, ce n’est pas parce qu’elle s’était aventurée trop à gauche mais au contraire parce que, trop centriste, elle n’a pas su capter la révolte anti-establishment qui portait aussi bien Trump que Sanders. Trump est venu réanimer, sous une forme populiste et distordue, une lutte des classes que l’on croyait oubliée.
La rage anti-establishment de Trump est en quelque sorte le retour du refoulé de la politique modérée et libérale d’une gauche obnubilée par des questions culturelles et politiquement correctes. Trump lui a retourné son propre message sous une forme inversée. Face à Trump, la meilleure stratégie aurait été d’assumer pleinement cette rage, sans la dénigrer comme l’expression d’un primitivisme white trash.
Comme on pouvait s’y attendre, le discours d’investiture de Trump a inspiré aux libéraux des visions apocalyptiques assez banales. Chris Matthews, journaliste de la chaîne d’information MSNBC, est allé jusqu’à dénoncer son «arrière-fond hitlérien». Ce catastrophisme trouve souvent une expression humoristique et l’arrogance des élites intellectuelles de la gauche libérale s’illustre en particulier dans les émissions satiriques de Jon Stewart ou John Oliver.
Mais l’aspect le plus déprimant de la période post-électorale aux États-Unis ne tient pas tant aux mesures annoncées par le futur président qu’à la réaction du parti démocrate après sa défaite historique: soit il agite la peur du grand méchant loup, soit, à rebours de cette panique fascinée, il s’empresse de normaliser la situation: ce qui vient de se produire n’a rien d’extraordinaire, ce n’est qu’un chapitre de plus dans l’alternance habituelle entre présidents républicains et démocrates: Reagan, Bush, Trump…
Ainsi, selon le journaliste John Bresnahan sur le site Politico, Nancy Pelosi, chef du groupe parlementaire démocrate, «ne cesse de faire référence à des événements survenus il y a dix ans. Pour elle, la leçon est claire: le passé est un prologue. Ce qui s’est passé hier se répétera demain. Trump et les républicains vont s’avérer décevants et les démocrates doivent se tenir prêts à monter au créneau.»

Fillon pire que Le Pen ?

Cette perspective passe complétement à côté de la véritable signification de la victoire de Trump, des faiblesses du parti démocrate qui l’ont rendue possible, et de la reconfiguration de l’espace politique qu’elle présage.
En Europe occidentale comme en Europe de l’est, on voit des signes d’une recomposition de l’espace politique sur le long terme. Récemment encore, la scène politique était dominée par deux grands partis qui s’adressaient à l’ensemble des électeurs: un parti de centre-droite (démocrate-chrétien, conservateur-libéral ou populaire) et un parti de centre-gauche (socialiste ou social-démocrate), flanqués de partis minoritaires ciblant un électorat plus restreint (écologistes, libéraux, etc.).
À l’heure actuelle, on assiste à l’émergence progressive d’un parti qui prône le capitalisme mondial en tant que tel et affiche une relative tolérance envers l’avortement, les droits des homosexuels, les minorités ethniques et religieuses, etc., opposé à un parti populiste anti-immigration de plus en plus fort autour duquel gravitent des groupes ouvertement racistes et néo-fascistes.
Le duo Donald-Hillary n’est pas au bout de ses aventures: il revient dans un deuxième épisode sous le nom de Marine Le Pen et de François Fillon. Maintenant que Fillon a été désigné candidat de la droite et qu’il sera vraisemblablement confronté à Le Pen au second tour des présidentielles, nous pouvons dire que notre démocratie a atteint son point le plus bas (jusqu’ici).
Si la différence entre Clinton et Trump était celle qui oppose establishment libéral et rage populiste de droite, cette différence semble s’estomper dans le face-à-face Le Pen-Fillon. L’un et l’autre sont des conservateurs sociaux mais, en matière d’économie, Fillon est un néolibéral pur et dur tandis que Le Pen prétend défendre les intérêts des travailleurs.
Dans la mesure où Fillon incarne la combinaison la plus abominable qui soit (néolibéralisme économique et conservatisme social), on serait presque tenté de lui préférer Le Pen. Le seul argument en faveur de Fillon est purement formel: à l’en croire, il est partisan d’une Europe unie et veut se démarquer de la droite populiste, même si, dans le fond, il semble pire que Le Pen. Il incarne la décadence de l’establishment même.

Les succès du PiS polonais

Voilà où nous en sommes aujourd’hui, après un long processus de défaites et de défections. La gauche radicale, déconnectée de notre époque post-moderne et de ses nouveaux paradigmes, a été la première sacrifiée. Vint ensuite le tour de la gauche social-démocrate modérée, elle aussi déconnectée des impératifs du nouveau capitalisme mondial.
Point final de cette triste histoire, la droite libérale modérée (Juppé) a elle-même été sacrifiée, parce qu'elle était déconnectée des valeurs conservatrices qui doivent être représentées si nous, le monde civilisé, voulons écarter Le Pen. Souvenez-vous que les nazis, dans l’indifférence générale, ont éliminé successivement les communistes, les juifs, la gauche modérée, le centre libéral, et même les conservateurs honnêtes...
De toute évidence, le vote blanc auquel appelait l’écrivain portugais José Saramago est ici le seul geste pertinent. Le cas de la Pologne plaide lui aussi en ce sens: il apporte en effet une réfutation empirique au rejet massif par la gauche libérale du populisme autoritaire comme une politique contradictoire vouée à l’échec. Si cela est en principe vrai (à long terme, nous serons tous morts, comme le disait Keynes), nous pourrions avoir bien des surprises à plus ou moins court terme. Slawomir Sierakowski, fondateur de la revue de gauche «Krytyka Polityczna», écrit:

La vision consensuelle de ce qui attend les États-Unis (et peut-être la France et les Pays-Bas) en 2017 est un dirigeant erratique dont les mesures politiques contradictoires profiteront essentiellement aux riches.

Les pauvres seront perdants, parce que les populistes, malgré leurs promesses, n’ont aucun espoir de créer des emplois dans l’industrie. Les immigrants et les réfugiés continueront d’affluer, parce que les populistes n’ont pas de plan pour résoudre les causes de ce problème. Les gouvernements populistes, incapables de diriger efficacement leur pays, finiront par s’effondrer et leurs leaders seront évincés par une procédure d’impeachment ou aux prochaines élections.

Pourtant, les libéraux ont reçu un cinglant démenti. Le parti populiste de droite Droit et Justice (PiS), actuellement au pouvoir en Pologne, s’est transformé d’une nullité idéologique en un parti capable de mener des réformes spectaculaires en un temps record. […]

Il a introduit les plus grandes réformes sociales dans l’histoire de la Pologne contemporaine. Les familles perçoivent une allocation mensuelle de 500 zloty (115 euros) par enfant à partir du deuxième, ou pour tous les enfants dans les familles les plus pauvres (le revenu mensuel moyen net est d’environ 2 900 zloty, bien que les deux tiers des Polonais aient un revenu inférieur).

En conséquence, le taux de pauvreté a reculé de 20 à 40 % et de 70 à 90 % parmi les enfants. Et la liste continue: en 2016, le gouvernement a imposé la gratuité des médicaments pour les personnes de plus de 75 ans. Le revenu minimum dépasse désormais les exigences syndicales. L’âge de la retraite a été ramené de 67 ans à 60 ans pour les femmes et 65 ans pour les hommes. Le gouvernement prévoit par ailleurs des allègements fiscaux pour les plus bas revenus.
Le PiS accomplit ce que Marine Le Pen promet à la France: à la fois des mesures anti-austérité, des transferts sociaux qu’aucun parti de gauche n’ose envisager, et une promesse d’ordre et de sécurité qui affirme l’identité nationale et s’engage à endiguer l’immigration. Quelle meilleure réponse apporter aux deux grandes préoccupations des gens ordinaires ?
Il se profile à l’horizon une situation étrangement pervertie dans laquelle la «gauche» officielle mène une politique d’austérité (tout en défendant les droits multiculturels) tandis que la droite populiste applique des mesures anti-austérité en faveur des plus pauvres (tout en promouvant un agenda nationaliste xénophobe). C’est ce que Hegel appelait die verkehrte Welt, le monde à l’envers.
Et si Trump suivait cette même orientation ? Si son projet de protectionnisme modéré et de grands travaux publics, associé à des mesures sécuritaires anti-immigration et à une nouvelle paix pervertie avec la Russie, produisait des résultats ?

Faire peur aux libéraux

Il existe en français un ne explétif, qui n’a pas sa fonction habituelle de négation mais s’utilise dans des propositions subordonnées introduites par des verbes à valeur négative comme craindre, avoir peur, redouter, empêcher. Exemple : «Elle craint qu’il ne soit malade».
Pour Lacan, cette négation superflue traduit l’écart entre désir inconscient et souhait conscient: quand une épouse a peur que son mari ne soit malade, elle s’inquiète peut-être qu’il ne le soit pas et voudrait qu’il le soit. N’est-ce pas justement le cas des libéraux de gauche horrifiés par Trump ? Ils ont peur que Trump ne soit une catastrophe. Ce qu’ils craignent, en réalité, c’est qu’il ne le soit pas.
Il faut en finir avec cet affolement factice qui présente la victoire de Trump comme le comble de l’abomination et nous a poussés à soutenir Hillary Clinton malgré tous les défauts que nous lui connaissions. Les élections de 2016 ont sonné le glas de la démocratie libérale ou, plus précisément, de ce que nous pourrions appeler le rêve fukuyamiste de gauche. La seule manière de battre Trump et de sauver ce qui mérite de l’être dans la démocratie libérale consiste à en disséquer le cadavre. En d’autres termes, à miser sur Sanders plutôt que sur Clinton.
Les prochaines élections devraient opposer Trump à Sanders. Il n’est pas difficile d’imaginer quels seront les éléments du programme de cette nouvelle gauche. Trump promet d’annuler les grands accords de libre-échange soutenus par Clinton ; l’alternative consisterait à élaborer des accords internationaux différents. Des accords qui garantiraient le contrôle des banques, des normes écologiques, les droits des travailleurs, le système de santé, la protection des minorités sexuelles et ethniques, etc. Le capitalisme mondial a montré que les États-nations ne pouvaient y parvenir chacun de leur côté. Seule une nouvelle Internationale politique est en mesure de mettre un frein au capital mondial.
Un vieux gauchiste anti-communiste m’a un jour confié que Staline n’avait d’autre mérite que de faire peur aux grandes puissances occidentales. On pourrait en dire autant de Trump: son seul mérite, c’est de faire trembler les libéraux. Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, les puissances occidentales en ont tiré les leçons et se sont focalisées sur leurs propres failles, ce qui a amené à la création de l’État-providence. Nos libéraux de gauche seront-ils capables d’une telle remise en question?
Sur un point, Marine Le Pen a vu juste: 2017 est l’heure de vérité pour l’Europe. Isolée, prise en tenailles entre les États-Unis et la Russie, il va lui falloir se réinventer ou disparaître. La bataille de 2017 se décidera en Europe et son enjeu sera la substance même de l’héritage émancipatoire européen.

Slavoj ZizekTraduit de l’anglais par Myriam Dennehy


mardi 10 janvier 2017

Criton de Platon



Cette année 2017 La Cie des Amis de Platon est en tournée à travers la France avec "Criton".
Elle sera à Biarritz le lundi 30 janvier pour deux représentations au Colisée (11, rue Sarasate), l'une à 10 heures, l'autre à 14h30.

Criton 

     Le procès de Socrate : "L'apologie", sa possible évasion : "Criton" et le dernier jour de sa vie : "Phédon", ont été des événements parmi d'autres, qui ont eu lieu à Athènes il y a 26 siècles, et qui, pourtant, sont fondamentalement liés à la "naissance" de la philosophie, sinon à sa longue "gestation".
"Criton" est remarquable par sa simplicité et sa densité, rendants évidents de dramatiques écarts :
- entre l'Idée de Justice et sa pratique (moeurs, loi, Etats, droits et devoirs)
- entre une pratique démocratique ou non !
- entre l'intérêt particulier et celui du plus grand nombre.
Les acteurs, familiers des Dialogues de Platon toujours actuels, savent donner corps à ces pensées et ces désirs intimement liés.
 
Marie-Ange Mathieu
Agrégée de philosophie
Présidente de la Compagnie des Amis de Platon
 

Vive la liberté d'expression et de débat !

  J'appelle votre attention sur un risque liberticide au sein même de notre société démocratique. Le projet de loi Yadan est une atteint...